Hier soir, trois semaines après être arrivé et étant sur le point d’entamer ma première “semaine-type”, il était grand temps pour mon imagination intellectuelle d’enfin me lancer dans des considérations philosophiques. Aux USA, il y a un an, celles-ci étaient arrivées beaucoup plus rapidement. Depuis, j’ai évolué dans la compréhension de mon propre regard, bien sûr, mais le contexte, aussi, était différent. C’était tellement confortable et assisté qu’il restait que cela : découvrir la culture, et, au désir, la commenter. Et puis, durant cette même période de 3 semaines, les rencontres avaient déjà été méchamment nombreuses. A mon plus grand bonheur, bien sûr.
Encore aujourd’hui, quelques fortes émotions quand je regarde des photos de Truman, fouinées sur le Net. Une période d’insouciance, où tout roulait, je l’ai déjà dit. Mais est-ce uniquement cela qui me fait mal au cœur quand je revois ces photos ? La nostalgie d’un temps fini ? Il n’y a pas que cela, pas que l’expérience en elle-même. C’est aussi la réflexion, la compréhension de cette expérience, après coup, qui influence mon souvenir. Se dire, uniquement une fois que c’est passé : “Merde, c’était un âge d’or“. Revenir sur les mois passés, premièrement en étant encore à Truman, et bien sûr, après être revenu en France, m’a fait me rendre compte de la force de cette période pour ma vie. En particulier, de la découverte perpétuelle, couronnée par une aisance sociale (et académique, accessoirement) qui redonnerait de l’appétit au plus pessimiste des pessimistes. Alors, pourquoi je ne sens pas cela encore pour l’Inde ?
Ça va surprendre beaucoup d’entre vous, mais je ne suis pas mécontent de retourner pour quelques jours en France, en octobre. C’est en m’en éloignant que je prends conscience de l’attachement que j’ai pour certaines personnes, pour ma famille aussi. J’ai pu en avoir le pressentiment quand il était encore temps, mais c’est bien ici que je m’en suis rendu compte.
Curiosité : aux USA, c’est justement 3 semaines après mon arrivée que je me suis décidé à enfin appeler mes parents. Et il va sans dire qu’à aucun moment du semestre j’ai eu envie de retourner à la maison. Ici, après 3 semaines, ce n’est pas le même sentiment hystérique de bonheur total. Maintenant, j’affronte mes choix, les décisions que j’ai prises.
A vrai dire, ça devient de moins en moins douloureux de vivre ici. On s’installe, on obtient jour après jour toujours plus de confort, sans parler des activités qui s’organisent, et la vie sociale, apportant une nouvelle dimension en vue d’un quotidien satisfaisant. Oui, mais maintenant ?
Maintenant, il faut rester patient et laisser les choses venir. Le passage de la France à l’Inde n’est pas une révélation mystique : certes, tout change, si bien que quelques jours ne suffisent pas pour vraiment comprendre où l’on est. Mais ensuite, la vie continue. Life goes on. Je suis allongé sur mon lit, dans ma chambre, comme je l’ai été dans le passé, à Angers, à Kirksville, à La Roche sur Yon. Je mange, je vais en cours, ça aussi je l’ai fait. Du pareil au même ?
Les rencontres, qui bien heureusement s’accumulent jour après jour, elles sont un peu différentes. Voir le monde depuis une autre place, depuis une autre société. C’est impressionnant d’intérêt. Mais pas l’espoir naïf d’une rencontre extraordinaire, changeant ma vie à tout jamais.
Le voyage est avant tout une recherche personnelle. En allant chercher mes pizzas à Domino’s, tout à l’heure, je réalisais que le voyage, qui anime les paysages les uns après les autres, souligne surtout ce qui sous-tend tous ces paysages. Un peu comme un téléphone portable dont on change la coque. Voyager, c’est voire une variation d’hommes, comme Mozart proposait ses variations d’”A vous dirai-je maman”. Et à travers cette variation, on retrouve le coeur inchangeable, la nature la plus absolue de l’homme.

Alors, effectivement, l’Inde et la grande simplicité de vie qu’on y trouve permet d’assouvir de telles recherches. Voir des gens dans la rue, depuis le mendiant à la condition totalement alarmante, jusqu’au gamin de 4 ans mettant frénétiquement du gel sur la tête d’un adulte-petit boulot-, on se demande quelle est notre position dans tout ça. Et on se rappelle que dans d’autres situations, on aurait pu être ce mendiant, ce gamin. Et qu’on s’en serait sorti aussi comme ça.
Les Etats-Unis, le semestre d’avant et celui d’après ont vu naître en moi ce qui deviendra pour moi ma plus importante philosophie : ma recherche, naturelle et normale, du bonheur, ne pourra être assouvie que par une habilité totale à vivre entièrement dans l’instant. Laisser partir les regrets et les appréhensions. Mes premières lectures du bouddhisme et de la tradition zen m’auront amené, intellectuellement, à comprendre cela.
Depuis mon retour des US, j’ai tenté de mettre cela en pratique. Et, littéralement, c’est pratique : la méditation, notamment. Mais il est dur de tenir bon, d’accepter les difficultés sans laisser tomber. Il faut trouver de l’aide.
3 semaines que je suis ici, et pas encore de nouvelles tentatives de méditation. Trop de choses à régler, à voir. Mais ce n’est pas important, pour l’instant. Oui, je l’ai compris intellectuellement, que vivre dans l’instant était la clé. Oui, la pratique de la méditation pourra me permettre d’y arriver. Mais j’entrevois ici un niveau intermédiaire. Une sorte de compréhension intuitive, qui croît après chaque expérience, après chaque jour. Voir l’humain, et d’ailleurs se voir aussi, dans de nouvelles conditions, ça permet de voir ce qui peut être fait avec sa vie humaine. De temps à autres, on parle de la différence sanitaire, judiciaire, etc. des pays occidentalisés. Mais malgré tous nos progrès, nous n’avons pas encore atteint l’essentiel : la sagesse d’être heureux. A ce petit jeu, tout le monde est au même niveau, et il y a fort à parier que les gens les plus modestes aient même une petite tête d’avance.
Je finis par m’endormir, et quelques heures plus tard, c’est effrayé par un cauchemar et boulversé que je me réveille, en sursaut. J’avais rêvé que j’était revenu en France, sans vraiment le réaliser dans un premier temps… et ça ne me convenait pas. Petite confirmation que, malgré les quelques difficultés et questions sans réponses, c’est ma place ici. Depuis des mois, je n’ai été que ce projet en puissance, ce désir sans limite d’enfin tenter l’aventure indienne. Difficile d’y croire, mais ça y est, j’y suis. Reste plus qu’à dérouler le reste de l’histoire. Si ça vous intéresse rien qu’un peu, croyez bien que moi ça me passionne.
Bref, parlons rapidement de ma journée. Nouvelle petite embrouille avec un conducteur de rickshaw. C’est quand même franchement chiant, à force. Mais on apprécie d’autant plus le vieux conducteur et son grand sourire, quelques heures plus tard, sur le chemin du retour. Cours, premier contact avec une étudiante : elle est la seule présente pour la première leçon du jour. Je crois qu’il s’agit de mon cours de Philosophie Indienne, et j’apprends plus tard que c’est un cours au même intitulé, mais pour le B.A. Program, que l’on peut présenter comme un diplôme interdisciplinaire. Mais le jeune prof propose un sacré rythme et a la bonne idée de relater une typologie bien proprs de grandes familles de la philo indienne… bref du pain béni pour moi qui cherche justement à en apprendre plus sur ce sujet.
En fin de cours, la jeune étudiante défit tout préjugé de timidité féminine et me pose de nombreuses questions. Je ne sais pas encore quels enseignements je vais suivre ; elle tente de comprendre mon cas et de me conseiller, et les brèves incompréhensions ne cassent pas trop la sympathie de la discussion. Adresse mail notée, elle m’écrira le soir-même pour me conseiller et me demande mon choix final.
4 cours, du bon B.A. cette fois-ci (Honours). Promo plus conséquente : 3 élèves garçons, dont 2 que j’ai vu vendredi, et une autre jeune fille. Là encore, la fille n’est pas prude et n’hésite pas à m’adresser la parole et à discuter. Ou à me passer de petits mots où elle note l’orthographe exact de certains mots en Hindi, qu’elle a vu par dessus mon épaule, sur mon ordinateur. Entre temps, première séance pour moi de Philosophie Indienne (Honours). Intéressant, même s’il me faut quelques minutes pour me calquer sur la progression de la pensée de Sankara, ponte de la philo du pays des saris. La fatigue me fait passer un sacré mauvais moment en Esthétique, m’amenant à me demander si c’est vraiment intelligent de partir sur ces 4 cours de 5h hebdomadaires en plus d’un cours de 2h. Mais quelques minutes plus tôt, la responsable avec qui j’avais déjà parlé (professeur d’Ethique, d’ailleurs), me confirme que mon inscription sera probablement très officieuse. Pas de frais à payer, pas de notification auprès du directeur. Elle me conseille d’en rester là, à simplement venir en cours, car il y aurait beaucoup plus de contraintes à respecter si je songeais à officialiser ma situation et, notamment, voir mon apprentissage validé par des examens. Tant pis et tant mieux à la fois.
Je sors de ma fatigue lors du repas. Deux jeunes étudiants m’approchent ; discussion agréable même si la gentille pub de l’un d’eux pour un des candidats à l’élection étudiante casse un peu l’authenticité de l’échange. Tant pis, deux minutes après les avoir quitté, c’est avec un groupe composé de quelques mecs qui m’avaient abordé dans la matinée, que je continue la discussion. Passage de relais ; un type, qui les connaît à peine, entame un bavardage et me propose de le suivre autour d’un thé glacé.

Vijay Mallya, businessman milliardaire, a récemment acheté 5 objets personnels du Mahatma Gandhi pour 1,8 M de dollars
Rencontre de Sidhant. Il fait partie de cette jeunesse indienne éduquée, allant à l’Université, mais s’écartant de sa culture, de sa tradition. Prêt à crier haut et fort – ou presque – les injustices de leur pays, mis en exergue par une meilleure connaissance du fonctionnement des voisins occidentaux. Sidhant me dit clairement qu’il trouve cet Hindu College franchement sale et en ruine, typique d’après lui d’une institution publique. Les colleges privés, en revanche, offrent un vrai luxe, selon lui. Et puis, il me parle de cette Inde dont on ne discuter pas dans les livres et les guides : l’Inde qui réussit, l’Inde riche, l’Inde confortable. Bien sûr, il y a ces quartiers dans le sud de Delhi, dont le fameux Defence Colony, rassemblant les nombreux expatriés et riches indiens dans des appartements parfois 10 fois plus cher que notre palace, pour les mêmes caractéristiques. Ou encore ces gens, qu’il connaît, et qui empochent, sans forcer, 50 lakhs, soit 5 millions de roupies par mois (75 000 euros). A ce niveau, le business au black et la corruption sont nécessairement des ingrédients à telle réussite. L’Inde est multiple, elle a plusieurs visages… Tous les visages, peut-être.