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Rentrée des classes

2 août 2009 – 2 août 2010 : Jour J + 365. Un an déjà.

Il était temps de se mettre au boulot. 2 août 2010, rentrée des classes de mon master en Études Bouddhiques…

… Bon, mais avant ça… L’été m’étant un concept plutôt agréable, on va s’en payer une dernière tartine. Si personne n’y voit d’inconvénient.

22 ans. Perso, je plaide pour l’arnaque tellement j’ai pas vu passer les vingt-et-uns qui ont précédé. Mais mes potes sont plus lucides et n’oublient pas les traditions locales : le gâteau à la crème sur la gueule…

… et 22 coups de pied au cul. Ça donne envie de vieillir.

Plus que quelques semaines avant le début des Commonwealth Games. A tous les niveaux, la critique se réveille. Les étudiants ne sont pas en reste, avec cette petite scène de théâtre de rue pour sensibiliser les âmes aux absurdités que ces jeux ont apportées. En l’occurrence, les milliers d’étudiants jartés de leurs résidences, réquisitionnées pour les événements. Petit chamboulement économique dans la zone : les agents immobiliers et les proprios profitent de la hausse de la demande pour augmenter les loyers plus que de raison. Rahul, notre proprio, reste un type cool et honnête, mais les rapaces du coin n’ont pas la même moralité : provoqué par une proposition de location à 20 000 roupies, le père de Rahul lui demande des comptes au sujet d’un loyer qui stagnerait étrangement à 12 000 pour les blancs du quartier. La hausse est inévitable, et nous voilà à débourser 9 000 par personne et par mois, soit une augmentation de 50% sur un an. Que veux-tu.

La 33 à Delhi, pour célébrer l’anniversaire de l’indépendance colombienne. L’invitation est signée Jaime, le latin lover francophone rencontré quelques jours plus tôt aux services de l’immigration. Il restera à la capitale indienne pour 6 mois, le temps d’un stage dans son ambassade.

Instantanée au temple du Dieu que chérit Rahul.

L’autre Jaime, franco-espagnol, lors d’une soirée chez Jaime, le premier. Après ma découverte du réseau de bus, les échanges nord-sud sont plus courants et je suis bien content d’ouvrir ma vie sociale au delà des limites du groupe d’étudiants étrangers du Campus Nord. Jaime vit avec une dizaine de sud-américains/italiens. L’atmosphère est unique et inattendue dans leur grande colocation qu’il surnomme affectueusement “L’auberge indienne“.

15 août 1947, Indépendance indienne. Depuis, chaque année c’est une activité locale ralentie, jour férié oblige, et ces milliers de cerfs-volants en compétition, de toit en toit.

Et puis, finalement, la fameuse rentrée des classes. Pour tout vous dire, c’est cet événement et en particulier son récit qui expliquent la publication tardive de ce billet. Après les USA et mes débuts indiens, je sais qu’il est parfois très tentant de se ruer sur un jugement hâtif, une tentative de compréhension totale, d’autant plus quand le sujet en question me tient particulièrement à cœur. D’un autre côté, ces mêmes expériences m’ont permis de comprendre que ces torrents d’avis critiques sont bien faibles face à ce qui importe réellement : la réussite d’une expérience de vie, à savoir ici, l’adaptation.

L’année nous a été présentée le lundi 2 août à 9h30 par le directeur du département, K.T.S. Sarao, grand gaillard que nous découvrirons plus tard être un ponte du milieu, respecté à travers les continents et reconnu jusque dans le monde anglosaxon. Petite surprise quand je découvre notre emploi du temps affichant une activité hebdomadaire de 36 heures de cours, du lundi au samedi, de 9h30 à 16h… ! Quelques jours suffiront pour revenir à des normes humaines, et, je dirais en l’occurrence, indiennes : les deux heures des après-midi, des tutoriels, n’auront lieu qu’une ou deux fois par semestre, par classe et par étudiant ; il n’y en aura jamais les vendredi et samedi après-midi ; et concernant les cours théoriques du matin, le prof d’histoire (Sarao) n’utilisera qu’une plage de deux heures par semaine et terminera son programme à la fin de septembre, les profs de Pali et de Sanskrit, deux fois deux heures par semaine chacun, et finalement le prof de Philo, trois. Mais celui-ci s’arrête souvent après une heure de cours, quand il ne délègue pas sa lourde tache à son assistant. On retrouve la même organisation avec les cours de langues : deux, parfois trois enseignants pour une même matière, bref tout ce qu’il faut pour perdre la cohérence d’une présentation, ou de provoquer de longues répétitions, quand l’assistant ne nous voit que deux semaines plus tard, après une simple absence par exemple.

Manque de cohésion, absences répétées et souvent non annoncées des profs, et ce n’est pas tout. Trois semaines après la rentrée, il me semble que tous les profs, sans faute, ont répondu au moins une fois à leur bruyant téléphone portable pendant une leçon. Par ailleurs, une bonne partie d’entre eux a entamé des explications de plusieurs minutes en hindi, avec l’audience intéressée, en oubliant complètement que 90% de la promo ne comprend pas un mot de la langue locale.

L’aspect linguistique représente une particularité en soi avec ce groupe-classe. D’un côté, il y a l’essentiel des étudiants, moines et nones, en grande partie vietnamiens, qui parlent trois mots d’anglais ; ils sont d’ailleurs à Delhi précisément pour apprendre l’anglais dans un domaine d’étude qu’ils connaissent déjà, histoire de gagner en opportunités professionnelles une fois de retour au pays. De l’autre, je découvre avec surprise, et, je dois l’avouer, déception, qu’une part considérable de la vingtaine d’étudiants indiens, bien que capable de s’exprimer en anglais (quoi que…), préfère utiliser le médium hindi pour leur éducation… lors des examens, ce qui est autorisé par la loi, mais aussi jusque dans les discussions en classe. Ce n’est rien de moins qu’un mur de langue infranchissable qu’ils érigent, sans être troublés par les conséquences en non-échange que leur acte implique.

Malheureusement, ce groupe de locaux ne représente pas un grand intérêt culturel depuis le départ : j’apprends très tôt que beaucoup d’entre eux ont profité de laxistes examens d’entrée pour s’assurer une place à l’université, dans des optiques de participation aux activités politiques ou ne serait-ce que pour garantir une place dans une des résidences étudiantes. D’autres me confieront être là en l’attente des examens, ou de leurs résultats aux civil services, porte d’entrée à une vie professionnelle peinarde et assurée dans l’administration gouvernementale.

Mais quelques étudiants sortent du lot. Très tôt, je prends l’habitude de passer plusieurs heures par jour à discuter avec ce jeune barbu né au Kerala (État du Sud de l’Inde), habitant à Delhi depuis sa tendre enfance. C’est peut-être son origine si lointaine qui lui permet de garder un peu de distance critique et culturelle avec le monde qui l’entoure. Je suis touché et stimulé par l’authenticité de ses questionnements existentiels, même s’ils me rappellent un peu ce que j’ai vécu et parfois vu en France. La semaine dernière, je découvre que ses réflexions ne sont pas vaines : il soutient un parti politique de contestation, et croit encore dur comme fer à l’idéal communiste. Ce n’est peut-être pas un hasard s’il s’appelle… Stalin Joseph. No joke.

Mais mise à part l’audience non-anglophone, j’avais déjà connaissance de ces aspects. L’année d’auditorat libre m’avait donné une idée de ce qui pouvait être le, disons, manque de sérieux des études indiennes. A une différence près. L’an passé, mon travail s’arrêtait au dernier jour de cours. Pour moi, pas d’examen. Aucune idée de ce qu’ils réservaient. A l’exception, peut-être, de ce que je découvrais via Gulshan et ses difficultés répétées à comprendre ce que l’on attendait d’elle. La première fois n’a pas tardé : il y a une semaine, le prof assistant de philo nous demandait de rédiger un petit texte sur la notion de dukkha (souffrance), étudiée en classe. Quelques jours plus tard, je lui rendais, en temps et en heure, ce que même Thomas, mon colocataire, et d’autres amis qualifieront de travail sérieux. Le lendemain, le petit gros moustachu doté du titre d’assistant démarre une sorte d’interrogatoire à mon intention, en la présence du reste des étudiants. Il énonce chaque question, chaque point à aborder dans la dissertation, un par un. Je tente de participer, aidé par quelques courageux, mais l’effort est vain. Pandey ne veut qu’une chose : que l’on répète mot pour mot ses propos présentés quelques jours plus tôt en classe. J’avais tenté dans mon écrit une référence à l’analyse de Rahula Walpola, auteur d’un des livres les plus connus sur le Bouddhisme, mais Pandey n’est pas capable d’en comprendre la subtilité. Quelques lignes plus loin, de ma citation d’un texte appartenant aux canons bouddhiques, il ne retient que son origine, internet, ce qui lui suffit pour en dénigrer la valeur.

Le réquisitoire est avant tout rhétorique et ne sert guère plus qu’à asseoir l’autorité auto-décernée de l’enseignant. Après examen critique des reproches du professeur, je ne retiens que quelques points pertinents pour ma dissertation, me donnant l’impression que je m’en suis pas aussi mal sorti que ce qu’il semblait montrer. Enfin, c’est toujours mieux que l’essentiel des autres étudiants, qui, en plus de rendre le travail en retard, ont recopié sereinement, mais parfois sans prendre la peine d’en changer ne serait-ce que la mise en page, un article Wikipédia.

Un petit événement qui en dit long sur le fossé qui est en train de se creuser entre d’un côté des études authentiques, enrichissantes, exaltantes, et de l’autre, les demandes claires de ne présenter aucune résistance au dogme de chaque enseignant. Même si leur discours est partiellement inexact ou complètement hors de propos… à en croire les moines et autres étudiants, qui accumulent pour certains 10 ou 20 ans de connaissance sur le sujet. Restent les lectures, désormais quotidiennes, pour réellement avancer et gagner en connaissances. Mais voilà, il faudra les mettre de côté, et revenir aux propos arbitraires et absurdes de professeurs imbus de leur personne, si l’on espère quitter le sous-continent avec un bout de carton brancardant l’honorant titre de “diplôme“.

Quelque part, la rentrée des classes et les deux années d’études qu’elle annonce arrivent à pic : il y a quelques semaines, je remarquais que mon adaptation à Delhi dans l’ensemble, à sa vie quotidienne, était réussite. J’arrivais enfin à m’habituer, à accepter tous ces aspects que je trouvais absurdes il y a quelques mois seulement, et mieux : je prenais plaisir à me promener dans ce bazar permanent. Le Master en Études Bouddhiques lance un nouveau défi : celui de réussir à m’adapter à des normes que j’estime plus basses que celles que j’ai connues avant, à l’université d’Angers ou à Truman. Mais pourquoi se “rabaisser” ? Parce que, aussi amateur, sclérosé, corrompu et peu ambitieux que ce système puisse paraître en comparaison avec le notre, il représente néanmoins des années de combats d’une société qui, comme tout le monde, veut faire partie de ce jeu de découverte du monde et de ses cultures appelé éducation. Il aurait d’ailleurs fallu être sourd, ces derniers jours, pour ne pas entendre sur le campus les débuts de la campagne des syndicats étudiants. Certes, on dit que leurs revendications dépassent les murs de l’université, mais leur action reste tout de même basée sur l’idée centrale qu’il y a des innovations à apporter au système éducatif, et que celui-ci, aussi imparfait qu’il puisse être, est tout de même capable de les supporter.

Alors, qu’est-ce la découverte et l’adaptation, sinon l’effort de déplacer ses propres normes, s’essayer à la manière de vivre, et, si possible, la manière de penser de l’Autre ? Voilà l’annonce de ce que la vingtaine de mois à venir me réserve : dépasser mes habitudes, mes aprioris, mettre de côté mes désirs révolutionnaires adolescents et gagner en pragmatisme. Et puis, grandir aussi avec mes émotions : ne pas craindre à outrance certains événements, comme c’est encore un peu le cas aujourd’hui en vue des différents examens. Tout arrivera en temps et en heure. “N’ayez pas peur“, comme dirait l’autre.

Sans oublier l’album photo de ces quelques semaines : Starters »