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Décalage

Bénarès, épisode 2. Après mon passage dans la cité multi-millénaire en octobre, Rakesh avait répété l’invitation : “Tu viendras voir le village de mes parents !“. Tôpe là. Quelques semaines plus tard, le voyage de fin d’année s’organise. Seront de la partie Félix, ami angevin de passage, Rachna et moi-même. A Calcutta, nous retrouverons Nandini. A Chennai, Jaime. A Pondicherry, Luis, sa sœur et sa mère. Et enfin, à Kovalam, pour le réveillon, une bonne vingtaine de jeunes étrangers bossant sur Delhi.

16 décembre 2010. Les 8 heures de retard du “Express partant de Delhi ne nous empêchent pas d’arriver à bon port, mais en ayant déjà grignoté sur notre première journée du voyage. Patna, 1,6 millions d’habitants, capitale de l’État du Bihar, nous accueille à la nuit tombée. La sœur de Rakesh nous offre le souper, sous les yeux curieux des cinq bambins. Avant que nous prenions la route pour le village des parents, à deux heures de là, la didi (“grande sœur” en Hindi) prévient Rakesh : “Ne vous arrêtez pas sur la route. Sous aucun prétexte!“. Ici, c’est le Bihar. Tout peut arriver.

Mais rien n’arriva. Si ce n’est deux ou trois troupes de mâles indiens, perdus dans des villages vides, qui brandissent des sabres au rythme d’un MC au flow en transe. Le pouls se précipite, certains des blancs, dans la voiture louée, dissimulent leur visage pour éviter la moindre excitation extérieure. Il s’agissait d’une célébration musulmane.

Le lendemain, après quelques heures de repos comme on peut (lits en bois, matelas de 1 cm d’épaisseur, fenêtres sans vitres), on découvre à la lumière du jour, au cœur du village, cette désormais surprenante fête populaire. Ça y crie, ça mime des combats à bout de bois, ça braille des choses qu’on est bien loin de comprendre. Les gamins, dans la foule, sont comme nous : hypnotisés.

Hypnotisés, mais bien conscients qu’aujourd’hui, le village accueille des visiteurs un peu originaux. Début d’un mouvement de foule qui nous collera à la peau jusqu’à notre départ du village. 10, 20, 30 ou 50 gamins, mais aussi des adultes, nous suivent, nous scrutent, mais ne disent rien. Sauf les plus culottés, pour faire marrer leurs copains.

Rakesh guide les chemins au conducteur dont nous louons les services pour trois jours. Nous atterrissons à un temple perdu en pleine campagne (comme tout, par ici). L’a visité, plusieurs fois par le passé, un grand poète de langue Hindi. Voilà pour la leçon d’histoire. Nouvelle surprise quand nous assistons à un mariage. Dans la plus pure tradition.

Lors de son mariage, la jeune fille garde le regard bas. Un instant d’inattention, elle dévoile ses yeux et ses larmes apparaissent. Des didis semblent partager son désespoir, sa honte. Mais la cérémonie ne connait aucune interruption. Les instruments de musique occupent le paysage auditif ; devant les artistes un travesti danse.

Nous restons deux nuits au village des parents de Rakesh. Avec ces derniers, la communication aura été quasi nulle : avec Félix, nous nous réconfortons dans notre français natal, et Rachna, seule hindiphone du groupe, ne se sent plus tellement à l’aise après que nous ayons découvert l’imagination effrayante de Rakesh, tombé fou de la mauricienne après seulement quelques minutes d’échanges au cours du semestre passé.

Retour à Bodhgaya, un an plus tard. Autour du Bodhi Tree, les Bouddhistes du monde entier n’arrêtent pas de sillonner. De faux moines, repérés à 30 mètres, veulent faire croire aux blancs qu’ils leur offrent une feuille de l’arbre sacré.

Seulement une centaine de kilomètres depuis le village, mais les routes et le trafic indien nous compliquent la situation. Nouvelle journée en transport, donc, pour seulement une heure ou deux de visite, et du stress lors du retour vers Patna : nous allons rater le train. Mais finalement non, nouveau retard, ce qui nous ramène vers le foyer chaleureux de la grande sœur. Si chaleureux qu’elle nous offre à chacun un massage de pied à l’huile, ainsi qu’un pull tricoté pour moi et Félix, et une robe indienne pour Rachna. L’hospitalité est exemplaire (nous y passerons la nuit), mais le malaise est encore présent pour Rachna quand elle découvre que la petite famille est bien au courant des ambitions disproportionnées du petit dernier.

A ne pas manquer : l’album photo “Patna: Country Side »