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La leçon

25 jours de croisière et 60 pour mettre à jour le blog : vous en aviez rêvé, Indianasam l’a fait. Je ne peux pas vous cacher que je suis bien content d’avoir fini ce compte-rendu. S’il est vrai que d’un côté, une telle virée m’a donné cent occasions intéressantes pour pratiquer puis partager la photo, d’un autre côté je me suis retrouvé très rapidement à sec d’histoires. Alors imaginez ma motivation d’écriture quand, tout en bas du pays, j’ai laissé mon appareil dans un bus…

Bref, bien content d’être de retour à la capitale. Tel était mon sentiment en ce 7 janvier. Neuf semaines plus tard et la donne a légèrement changé. Pourquoi ? J’y reviendrai plus tard.

Ward, évadé de l’université de Trivandrum, dans les parages depuis deux semaines ou trois…
et pour quelques unes des plus !

En janvier, nous avons visité Delhi de jour et de nuit avant le départ de Félix. En janvier, nous avons dormi sous cinquante couvertures pour parer le froid et faire la nique à ces appartements décidément mal isolés. En janvier, j’ai vu Prodigy en concert, sur un terrain vague de l’infâme Gurgaon (1h30 de métro pour y aller, rien que ça…). En janvier, j’ai mis une semaine à vider mon sac de voyage, deux à nettoyer mon appart’, trois à donner à laver mes fringues, et quatre à essayer de me faire pardonner par ma copine. En janvier, nous autres blancs avons été conviés à Aqua, bar à piscine d’un hôtel à étoiles totalement luxuriant et presque luxurieux. En janvier, un ami un peu obsédé par les blancs (et les blanches) nous a invité à son anniversaire dans un club privé, où on déguste des cacahuètes sur un terrain de cricket et où les hommes de ménages t’indiquent du doigt que, “là, tu peux te laver les mains, et là, tu peux pisser“. Merci. En janvier, je me suis enfin décidé à gagner un peu d’argent en proposant des cours de soutien à Lorenz, le jeune fils de diplomates suisses bien sympathiques. En janvier, j’ai essayé Urban Pind, boite de nuit remplie d’étrangers, de mannequins d’Europe de l’Est et d’indiens gravitant autour des deux. En janvier, nous avons mis en place les “parcs du dimanche” afin de prendre l’air entre amis et arrêter de dire qu’il n’y a pas de coins sympas à Delhi.

7 ans plus tard, Ajan enfin couronné par le certificat de docteur en Études Bouddhiques.

En février, j’ai apprécié A perfect relationship, comédie théâtrale contant la collocation de deux homosexuels à Delhi. En février, j’ai célébré avec mes copains la pendaison de crémaillère de Kelvin, sénégalais, et Vicky, anglaise, après que celle-là se soit fait prendre la main dans le sac, une nuit parmi tant d’autres passée dans la chambre de celui-ci à la résidence des étudiants étrangers. En février, j’ai été convié à une “cérémonie du piercing”, qui consiste à percer les oreilles des enfants de la famille, signe de la complétion de cette même famille, plus de dix ans après le mariage. En février, le même jour, j’ai apprécié un long Skype avec l’aventurier poilu, l’autre, je nomme : Florian Choblet, perdu de vue ou presque depuis un bon paquet de mois. En février, j’ai tenté de vendre ma caméra vidéo, ai trouvé une acheteuse, ai réalisé la transaction avant de devoir récupérer l’objet pour cause de défection soudaine de l’écran LCD. Ce qui ne m’a pas empêché, en février, d’acquérir un nouvel appareil photo : le Nikon D3100, nouvelle version de mon D3000 acheté en juin dernier à Bangkok. En février, j’ai commencé la saison 4 de Californication avec Ward, visiteur au K-28 en Contrat à Durée Indéterminée. En février, j’ai assisté au sacre académique d’Ajan et quelques autres centaines de lauréats du diplôme de docteur, photographiés sous tous les angles par leurs compatriotes, aux jardins du Vice Chancellor de l’Université, transformé en Flower Show. En février, le soir-même, je suis tombé sous le charme du spectacle musical et surtout visuel du compatriote Wax Tailor, au Parc des Cinq Sens, mon coin préféré de la capitale, et, pour l’anecdote, lieu de tournage de la majorité des plans de la désormais célèbre vidéo des boules. En février, j’ai assisté, pour ma première fois, à un mariage comme les autres, à savoir : hôtel, buffet sans fin, caméramen et photographes, dizaines de serveurs, centaines d’invités et des heures à sourire devant les objectifs, sans pause casse-croute, pour les bien heureux.

La “mafia” viet a encore frappé… (trouvez l’intrus)

Mais ce n’est pas tout. Janvier 2011, c’était d’abord le début du deuxième semestre du Master en Études Bouddhiques. Inauguration des festivités par la visite et les conférences, trois jours durant, de Eugen Ciurtin, chercheur roumain boulimique de connaissance. Événement rare dans notre département, et il ne nous faut pas plus d’une pause clope – chai pour nous retrouver, entre européens francophones, et commenter le manque de niveau de ma belle université d’adoption. Quelques jours avec Eugen, histoire de tromper les balivernes obsédées de hiérarchies des employés du département et vraiment discuter de contenu académique. Une belle source d’inspiration (plus de cent publications à seulement 35 ans…), mais aussi l’impression pour moi d’être loin, tellement loin d’une telle maitrise d’un quelconque sujet. Moi qui m’enthousiasmais de mes savoirs élémentaires sur le Bouddhisme, fièrement arborés lors des examens, désormais je réalise que des millions en savent autant, et que des milliers sont allés tellement plus loin sur les chemins du savoir.

Et puis les cours, les vrais, ont commencé. Sentence, après une ou deux semaines : on s’en sort bien. Des cours plus intéressants et des profs moins nombreux, plus doués et plus rigoureux dans leur approche du travail. Comme le semestre précédent, le programme affiche 4 cours. Le premier est un cours de Langue et Bouddhisme Tibétain. Ce cours est partagé entre deux profs : Gang Negi, un érudit cinquantenaire, originaire du Nord de l’Inde et aux ancêtres tibétains. Il nous présente en quelques cours (une séance par semaine) l’arrivée du Bouddhisme au Tibet, avant d’enquiller sur une présentation rapide de grands concepts Bouddhique, avec leur spécificité et vocabulaire tibétains. Pour deux séances par semaine, Kalsang Wangmo, une trentenaire aux origines certainement semblables, nous enseigne les bases du script, puis de la grammaire tibétaine. Sa bonne humeur et ses éclats de rires répétitifs rendraient joyeux les plus pessimistes. C’est un plaisir de travailler avec elle, même si elle a quelques peu un défaut bien indien : être tentée d’annuler ou d’écourter le cours en se cachant derrière le cliché que “la plupart des étudiants ne travaillent que pour l’examen“. Pour info, ce cours est une option ; l’autre choix était Langue et Bouddhisme Chinois.

Le second cours est sobrement intitulé Éthique Bouddhique. Derrière ce titre ambitieux et, pour ma part, assez excitant, il faut comprendre une approche plutôt classique, à savoir l’étude de grands concepts du Bouddhisme classique : Karma et transmigration, concepts de Sila (conduite morale), Samadhi (concentration, méditation) et Prajna (sagesse), les 4 incommensurables, les 10 Perfections et l’idéal du Arahata (Bouddhisme Hinayana) et du Boddhisatva (Bouddhisme Mahayana). Cette partie du programme fut bouclée avec efficacité par S.K. Pandey, seul prof de philo sérieux que nous avions déjà eu au premier semestre. Nous attendons le retour du directeur du département, K.T.S. Sarao, pour attaquer l’autre moitié du programme. Il nous présentera quelques exemples d’approches plus culturelles et inter-religieuses de l’éthique bouddhique : étude de la notion de Ahimsa (non-violence) dans le Brahmanisme, le Jainisme, le Bouddhisme et la pensée Gandhienne ; les concepts bouddhiques de Kamma (action) et Sila (conduite morale) face à la notion d’action désintéressée présente dans le texte sacré hindou Bhagavad Gita ; vues du Bouddhisme sur le suicide, l’euthanasie, la peine de mort et le terrorisme et enfin une thématique sur égalité, discrimination et traitement préférentiel. Vivement avril et son retour !

Troisième cours : Bouddhisme Socialement Engagé. Anita Sharma, professeure grandement reconnue du département d’études Est-Asiatiques, se charge de cet enseignement, plus pragmatique – en principe – que les autres. Nous y découvrons le travail de grands acteurs du Bouddhisme moderne (Thich Nhat Hanh, le Dalai Lama, Ambedkar, etc.) avant d’aborder quelques grandes thématiques : perspectives Bouddhiques sur le pluralisme, l’écologie profonde (deep ecology) et les pèlerinages ; Droits de l’Homme et Bouddhique de la justice sociale ; Droits des Animaux et Bouddhisme. Elle nous enseigne à raison de deux séances par semaine.

Le dernier enseignement est à nouveau optionnel. Alors que je me tâtais à opter pour Histoire de l’Inde jusqu’au temps de Bouddha, plutôt classique mais assurément intéressant, j’ai suivi mon flair, et surtout ma grande appréciation de S.K. Singh, prof de Sanskrit Bouddhique du semestre précédent, pour : Philologie Comparative des Langages Prakrits. Un grand nom mais une idée simple : nous comparons les 6 Prakrits, ou langues régionales au temps du Sanskrit de l’élite indienne, sous le regard technique de la langue (déclinaison, conjugaison, etc.). Ambitieux, pas le choix le plus évident, mais potentiellement riche en découverte et en casse-têtes intellectuelles, avec le l’impressionnant technicien qu’est Sanjay Singh.

Ne faisons pas la fine bouche : ce semestre est bien plus confortable que le premier. Les profs sont globalement sérieux, compétents et, pour l’anecdote, assez agréables. Mais la performance ne dura qu’un temps. Après 4 ou 5 semaines, les profs, plus à leurs aises, commencent à s’autoriser quelques annulations de cours, parfois sans nous prévenir. A commencer par S.K. Singh, qui reste sans conteste mon professeur préféré, mais légèrement fainéant sur les bords. A plusieurs reprises, nous discutons du département, de ses projets, de son manque de popularité, malgré l’aval bienveillant du tout puissant K.T.S. Sarao, dans un institut marqué par de mauvais profs carriéristes. Il me confie que des trois étudiants “occidentaux” de ces dernières années (un belge, mon ami israélien Shauli et moi-même), nous lui avons tous témoigné notre soutien et notre reconnaissance quant à sa passion et son savoir. Il en tire la simple et exacte conclusion que, dans l’univers académique indien, son profil ne plait pas, alors qu’il serait naturellement accepté et apprécié selon les critères européens. A commencer par son exigence à l’égard des étudiants, ce qui n’est pas souvent retrouvé ici. S.K. est “un personnage” comme me l’avait dit Shauli au début de l’année. Je reviendrai sur son histoire et nos échanges plus tard. Trêve d’éloges pour dire que, oui, il commence à être limite ennuyant à annuler cours de 9h30 sur cours de 9h30, par un texto quelques minutes plus tôt, alors qu’on sait tous qu’il est juste un amateur de grasses mat’. Enfin, “tous“, c’est moi et deux viets. Bref, tout ça n’aide pas l’avancement de son programme. Quelques obstacles supplémentaires à prévoir sur le chemin des exams, mais comme il le dit souvent : “moi les exams, j’m'en fous“. Et il a bien raison.

Wax Tailor au Jardin des 5 Sens. Classique.

Charisme et sympathie en moins, les défauts des autres enseignements et de leurs profs attitrés donnent moins à sourire. Si S.K Pandey a mis sa rigueur en pratique avec brio pour terminer sa partie du programme en Éthique Bouddhique, il lui a quand même fallu 3 ou 4 bonnes semaines pour se décider à arrêter de nous faire venir pour quelques minutes alors qu’il n’avait plus rien à enseigner. La faute d’une direction un peu absurde où le régent se préoccupe davantage que les classes indiquées sur l’emploi du temps aient lieu, plutôt que quelque chose d’intéressant, ou ne serait-ce que nécessaire, ne s’y passe.

Mais les abysses sont atteintes en Bouddhisme Socialement Engagé. L’affaire semblait bien partir, menée par la (presque) célèbre Anita Sharma et surtout amie respectée de K.T.S. Sarao (croyez-moi, par ici ça veut dire beaucoup). Mais rapidement, nous constatons qu’elle ne se préoccupe guère de proférer autre chose que des banalités ennuyantes. Je m’efforce de tirer quelques idées, pendant chaque séance, culminant à des citations comme “Il ne devrait y avoir ni injustice sociale, ni disparité économique“. Merci Anita ! Si tel est le Bouddhisme moderne, engagé, alors je suggère qu’un retour au traditionnel, bétonné dans les rituels ancestraux, ne serait pas de refus.

Seul le cours de Tibétain est épargné : les deux enseignants semblent bien organisés quant à la répartition du travail, et ils montrent tout deux une grande chaleur et un savoir très précis. Les cours ne sont pas annulés, et ils réussissent à rendre le sujet et l’apprentissage intéressants. C’est peut-être aussi que je trouve la découverte d’une nouvelle langue, et d’une nouvelle écriture, particulièrement ludique.

Dernier point sur les cours : les modalités d’examen. Comme au premier semestre, examens internes puis examens finaux. Première partie dans 3 semaines, seconde au mois de mai. Et d’ici là, quelques devoirs maison. Une fiche de lecture d’un livre de 400 pages que personne ne lira entièrement (Bouddhisme Socialement Engagé) ; petites rédactions revenant à réarranger les notes de cours (Tibétain, Éthique Bouddhique) ou bien recopiage de tableaux de déclinaisons depuis un manuel (Prakrit). Je suis plutôt excité par la semaine en cours : presque aucun cours et enfin le temps de mettre au propre et préparer les fiches de révisions pour les exams. Tel sera l’orgasme intellectuel offert par mon département ce semestre. C’est vous dire !

Mariage médiatique…

Et finalement, la vie à Delhi. Les dernières semaines, depuis le retour des vacances, ont été particulièrement dures. L’humeur a variée, à rythme irrégulier, entre blazitude générale avec enthousiasme au niveau zéro, et ras-le-bol total de mon environnement. En particulier mon quartier, que j’ai récemment découvert comme étant plus populaire, plus sale, plus bruyant et bondé que la moyenne. C’est en visitant, plusieurs fois par semaines, les routes aérées et les quartiers agréables du sud pour mes cours de soutien, que j’ai réalisé le réel statut de mon coin. C’est étrange : dès que l’on réalise qu’un lieu n’est pas ce qu’il pourrait être, tout d’un coup la tolérance disparait. Comme si on prolongeait l’effort en se disant : “c’est ça l’Inde, il faut bien l’accepter“, et que la bonne volonté en prend un coup dès qu’on découvre que l’Inde ne doit pas être, toujours, partout, si difficile, si épuisante.

Mais plus que le milieu urbain, c’est la population de ce quartier qui m’a affecté. Se balader aux côtés d’une jeune indienne attire bien entendu regards, jugements et insultes plus vite que la dégaine d’un Lucky Luke, mais même sans compagnie, les événements sont assez réguliers. Rien de scandaleux, la plupart du temps ; il s’agit de tous ces échanges qui donneraient au néophyte l’impression de rentrer en contact avec une culture. Mais, 20 mois plus tard, la naïveté n’est plus aussi exacerbée. Quelques compréhensions du Hindi, les commentaires culturels éclairants mais effrayants de Stalin au sujet de ses compatriotes et ne serait-ce qu’une fatigue de certains comportements font que le bénéfice du doute est un cadeau poussiéreux qu’on n’offre plus. Pour ceux qui aiment Indianasam en mode déprimé haineux, allez voir par là si j’y suis.

On patauge, on patauge et on finit pas avoir pied. C’est quand on est prêt de jeter l’éponge que la leçon prend enfin forme. Tel est ce que j’ai compris aujourd’hui. Hier soir, un petit sursaut avait déjà eu lieu. Parcourant les pages de l’incroyable J’ai vu Satan tomber comme l’éclair, je remarquais un ouvrage cité en note de bas de page. Quelques minutes de réflexion, le temps de rentrer à la maison, et je tente ma chance : j’écris un mail à l’auteur du livre et lui propose, ni une ni deux, de traduire son ouvrage. L’enthousiasme d’un tel projet a déjà son effet.

Un effet complété aujourd’hui. Chai et snacks de rue, le lot quotidien d’un midi à Delhi University. Pour la première fois depuis un certain temps, la discussion avec Stalin prend forme et atteint rapidement un assez bon niveau. Nous discutons la notion de vide chez Nagarjuna. Rien de bien évocateur pour le lecteur lambda, beaucoup plus pour l’étudiant de Bouddhisme qui ose appliquer à sa propre vie l’étendue de ses conclusions. Ainsi, je me vois répondre aux questions de Stalin, suivant non pas tel ou tel penseur, mais ma propre interprétation du Nagarjuna en question. Quelques instants en solitaire vers la station pour me rendre compte que, oui, ça me fait du bien d’utiliser mon cerveau, exprimer mes idées, faire des ponts entre les expressions, bref, en un mot : réfléchir. Trajet en métro vers le sud, lieu de rendez-vous avec le chauffeur de Lorenz. René Girard est toujours entre mes mains. Quelques minutes d’attente à l’extérieur de la station Race Course.

Un dimanche à Lodhi Garden

Mais l’Inde n’est jamais en pause. J’ai pensé tellement de fois qu’il y a dans une journée en Inde 4 ou 5 fois autant d’éléments qu’une journée en Occident. Vous savez, quand on se dit “ça, ça a fait ma journée !“, eh bien ici, le “ça” en question est pluriel. Parfois les événements imprévus et hallucinants s’alignent et relancent à chaque fois plus l’intensité de la journée.

Ainsi, j’attendais là quand un type m’aborde, approche curieuse, anglais élémentaire. “D’où viens tu ?“, “Que fais-tu ici ?“, etc. Je réponds, courtois et de bonne humeur que je suis. Un mec en costume arrive, apparemment un ami du premier. C’est un soldat de l’armée indienne. Quelques échanges de plus et ils me demandent si je fume. Non monsieur. Et voilà que le soldat, sur les côtés d’un grand rond-point affichant un débit de circulation totalement respectable, voilà que ce soldat me sort un truc de sa poche de veste. Vraisemblablement de la drogue, peut-être une sorte de chique, très certainement un produit illégal. Bref, un soldat a voulu me vendre de la drogue. Non seulement je refuse, mais – et c’est là que c’est marrant – je me lance dans une leçon morale. C’est ça qui est bien quand on est à l’étranger et qu’on n’utilise plus sa langue natale : plus de barrières, plus d’habitudes, plus de coutumes. Surtout en Inde, tout est tellement stimulant que je me dis : je vais dire ce que je pense. Alors me voilà qui joue le blessé, le moralisateur, qui menace d’en parler à un autre flic qui passe par là. Pas que je me sente si scandalisé : je clame mon monologue parce que c’est ce qu’ils ont besoin d’entendre, et, je dois aussi l’avouer, parce que ça me divertit grandement. Ils finissent pas se barrer.

J’attends toujours le chauffeur. Un adulte, âge moyen, m’approche. Il était passé par là, avait entendu la discussion avec le soldat dealer. Il revient de l’autre côté de la rue, sa veille bouteille en plastique poussiéreuse remplie d’eau. Quelques mots, il me propose de boire une gorgée. Un étranger en Inde, surtout après 20 mois, ça ne s’enthousiasme plus à l’approche de l’autochtone quelconque. Mais je le laisse parler. On échange. En Hindi. Cela faisait tellement longtemps que je n’avais pas fait connaissance dans la langue locale. Tellement longtemps que je ne m’étais pas dit : “je peux me débrouiller“. Il me raconte son travail, son salaire, son Bihar natal déserté pour travailler dans l’inhumaine capitale Delhi. Et le chauffeur arrive. Serrage de main, sourire, signe de la main. Furtive, la vraie rencontre est gratuite. Pour ces moments, je ne quitterai pas l’Inde.

Nous discutons, avec Robertson, le chauffeur anglophone, chrétien originaire du Penjab, et Lorenz, à l’arrière. Moins d’une minute dans la voiture et amassage sur la chaussée. Quelques instants de plus et on découvre une voiture, complètement encastrée dans un arbre. Au plein milieu d’un boulevard. Juste en face de la résidence du Premier Ministre. L’Inde ne s’arrête jamais. Incredible India.

Un peu plus du Daily Delhi : l’album photo