— Hide menu

Vendredi 21 août : et kant à l’air frais

Plein de trucs. Typique : beaucoup de mal à dormir, et courte nuit au final, avant le premier jours de cours. Il faut faire avec.

Cours

Je bouge à 8h30 afin d’arriver à Hindu College pour 8h50, début des cours. Personne à la salle prévue, ni professeur, ni élève. Seulement deux étudiants de première année de philosophie, un peu perdus : ils me ressemblent. Passage par la salle des profs, le prof assistant, en charge du premier cours du jour, me confirme que la séance va commencer. C’est apparemment une habitude de démarrer à 9h au lieu de 8h50 : les bus sont parfois un peu lents. Seul camarade de classe pour ce premier cours, un étudiant qui a justement mis une bonne heure pour attendre le college.

Philosophie de la Religion. Le prof commente un article introduisant quelques questionnements élémentaires. Il engueule le seul étudiant présent à la moindre occasion : quand il sort son téléphone portable, quand il trébuche sur un mot à la lecture, ou quand il pose une question apparemment hors sujet. Ambiance. On bavarde, les notions n’avancent pas franchement vite. Mais bon, ça reste pertinent. Je commence à poser des questions, prendre part au mini débat. Mais je ne sais pas trop ce que vaut mon questionnement, car je ne sais pas si l’auteur du texte défend une position (qu’on peut alors commencer à critiquer), critique une conception communément admise ou s’il présente sans juger différentes positions. Ne pas avoir les textes, et ne les avoir pas lu avant, c’est un petit inconvénient, mais ça sera réglé rapidement.

Cours d’environ 45 ou 50 minutes. Le prof se décide à arrêter la séance. Et, en 5 minutes, nouveau prof. Et deux nouveaux étudiants garçons avec qui la fin de la matinée se passera. Séance d’Esthétique avec un jeune doctorant, pédagogue et à l’attitude positive. Un Christophe Bardyn en puissance. Dès son arrivée, il se présente à moi et me pose des questions. Là encore, commentaire d’un article, parmi un corpus de 10 textes introduisant l’année et les principaux problèmes du domaine. Intéressant, d’autant que je n’ai presque pas de notion en Esthétique. Le professeur est en train de concentrer sa recherche de doctorat sur les rapports entre esthétique et éthique ; pas mal. Là encore, fin de la séance déterminée au flair.

Retour du professeur de Philosophie de la Religion. Il est aussi le professeur de Philosophie Indienne, cours que nous n’avons pas aujourd’hui. La tendance se confirme : il est assez agressif avec les étudiants, encore plus quand ceux-ci ont la malchance de ne pas être irréprochables sur le travail personnel ou la compréhension du texte.

Nouvelle séance : Éthique, avec la professeure qui m’a introduit, hier, Rekha Basu. Tout comme l’est le prof d’Esthétique, elle est très agréable et prête à expliquer, à accompagner l’étudiant, à mettre en valeur sa réflexion.

Dernière séance du jour, à nouveau Esthétique. Il n’y a pas de pause, en principe, entre les cours, mais on demande au cas par cas, surtout aujourd’hui avec ces 5 séances d’affilée (en général : 3 ou 4 par journée, et plus précisément, par matinée). Le professeur jeunot nous invite à un thé avant de nous remettre au boulot ; passage par un petit stand près du college, le thé frais est très agréable. Et puis, discussion avec lui et les étudiants. On est dans un autre monde que précédemment : leur anglais est parfait et leur préoccupations philosophiques signes d’un style de vie proche du mien. Je vais même aux renseignements : ces membres de l’Inde éduquée ne boient même pas l’eau du robinet (les hôteliers et conducteur de rickshaw le font, je l’ai vu). Plus intéressant encore : le prof s’écarte du sujet et on parle d’éthique. Il prend un exemple très significatif, vous allez voir. Le sujet est le suivant : Kant, ou un autre penseur, explique qu’il est inévitable de considérer les autres humains avec qui on interagit comme des moyens. Chacun a un rôle pour l’autre, un service à rendre. Mais, idéalement, il est préférable de considérer l’autre aussi comme fin en soi. Respecter son humanité, quelque part. L’exemple est le suivant : l’indien qui interagit avec le conducteur de rickshaw. Il peut s’en servir comme d’un outil, voire même le maltraiter ou lui être désagréable. A l’inverse, il peut entamer la discussion avec lui, le considérer, le respecter. Intéressant exemple, car il montre bien que quelque part, l’utilisateur du rickshaw, en l’occurrence l’étudiant éduqué, n’est potentiellement pas sur un pied d’égalité avec le chauffeur.

Dans l’ensemble, je suis content de ces cours. Groupe réduit qui donne un contexte plutôt agréable. Cependant, la lecture progressive des textes est assez lente, et même sur les cours qui ont eu deux séances ce matin, j’ai l’impression que la réflexion fait du surplace, que les lignes parcourues ne font que se paraphraser. En Philosophie de la Religion : Comment comprendre la réalité de la souffrance et du mal si l’on présuppose un Dieu omnipotent et fondamentalement bon ? Question de la liberté de l’homme d’agir mal ; la prédétermination, voire la prédétermination à être libre. Des questions pertinentes et légitimes, mais peu de réponses, une impression de forte lenteur. En Esthétique : comprendre que la beauté attribuée à une œuvre ne se situe pas dans cette œuvre mais dans l’appréciation de l’observateur. Je découvre au passage une distinction semble-t-il fondamentale : le « work of art« , l’objet et ses conditions purement techniques et intrinsèques, et l’ »objet esthétique« , cette même œuvre mais à laquelle on lie une appréciation, voire une émotion. En général, le passage du work of art au aesthetic object est quasi instantané. Bref. Enfin, en Ethics, on va quand même chercher plus loin, en moitié moins de temps que les deux autres enseignements du jour, en finissant la partie abordant l’Ethique et la vertu d’Artistote. Passage en revue rapide de son propos.

Après, il est aussi possible que, en l’absence des manuels/textes, je ne peux me fier qu’aux lectures écoutées d’une oreille, et donc sans me rendre compte des nuances.

Fin de matinée donc, sans trop sentir de fatigue. Cantine avec deux des trois étudiants du jour. Le troisième, je lui ai peu parlé. Étant sur le campus, il est chargé de faire des photocopies des livres demandés en cours. Il s’occupera de ce dont j’ai besoin. Repas donc, avec mes deux nouveaux amis. Je me rends compte de la proximité de culture, de vision, d’aspiration. C’est bien entendu agréable. Tiens donc, il me servent en tant que moyen, comme des outils : il servent de relais entre la culture indienne et ma compréhension. Mais, ne t’inquiète pas Emmanuel, il y a aussi le respect de l’autre comme fin en soi : le moment est très agréable, on se marre d’emblée et on s’apprend des trucs les uns les autres.

Un des gars part, je continue la discussion en me baladant avec l’autre. Samar n’est pas un grand fan de cette formation car il n’aime pas trop la manière par laquelle la philo est enseignée. Il reste intéressé, cependant. Il m’avoue que son truc à lui, c’est la musique. Il va tenter sa chance l’année prochaine, après le Bachelor. Il est calme, humble, agréable, mais je suppose qu’il est dans une certaine classe sociale pour être ainsi insouciant quant à l’utilité de ses études ou son avenir professionnel.

Ah oui, les étudiants m’ont dit que non, la promo de 6 n’est pas expliquée par une sélection draconienne comme me l’avait expliqué ce fameux professeur assistant, mais uniquement parce qu’ils étaient la première promotion de la nouvelle formation en Philosophie du College. Ils ont été 6 en première et en deuxième année aussi.

Appartement

Retour à l’appartement. On a reçu un téléphone fixe, et la ligne est lancée dans l’aprèm. Internet pour demain. Je dois rester à l’appart’ cet après-midi pour l’arrivée des systèmes d’air conditionné.

Je les reçois vers 15h. J’aide les types à monter ces lourds machins. Et je reverse quelques 10 ou 20 roupies, pas systématiquement, quand on demande, ou pas. Sieste sur notre canapé cosy, en attendant d’être réveillé par les installateurs. Cela arrive à 17h. Ils s’attaquent à ma chambre. Pas mal de boulot : grille à enlever pour passer sur la corniche, enlever la vitre du haut, se servir des tiges de bois pour donner à la case la taille exacte pour y caler la coque du système d’air conditionné, fixer la coque, rajouter le système, peaufiner le système électrique.

Album photo « Du frais« 


L’affaire dure environ 2h pour ma chambre et moins de 45 minutes dans celle de Stéphanie (vitre dégagée, balcon facilitant la manœuvre). Pendant toute l’affaire, on se parle, on se marre, en anglais ultra simplifié et en parlant avec les mains. Je joue au rubik’s cube et ça attire l’attention. Ils s’y essaient et j’arrive presque à faire faire à un des gars une face unicolore, sans employer aucun mot. Je prends des photos du travail, ils aiment. Quelques petits bavardages, avec le charpentier en particulier. Quand on en vient à parler de son fond d’écran de téléphone portable à l’effigie d’un dieu ou de sa ville d’origine, le langage des gestes commence à être un peu faible. Mais ça passe.

Et au final, ce qui devait coûter 500 roupies pour l’installation me revient à… zéro. Ils refusent que je leur paie, prétextant que je suis leur invité, dans leur pays. Sympa.

Ces artisans, essentiellement employés par mon propriétaire/businessman/mogul international (il va à Londres dans quelques jours ; va financer un institut d’études supérieurs à Mumbai…), font un travail d’orfèvre. C’est le système indien : ça parait bordélique, on ne croit pas qu’on va y arriver, les rendez-vous sont approximatifs, mais au final tout est fait ; ce qu’on croit avoir dit dans une oreille et ressorti par l’autre, nous revient comme par magie, quelques heures ou jours plus tard. Ce soir, tout le monde avait un rôle : l’électricien avec son apprenti, le charpentier avec son neveu, probablement apprenti lui aussi, le peintre. Bonne ambiance, ils se taquinent, se jettent des câlines claques, et avancent leurs affaires sans demander un sous. Pendant 3h, je délecte l’instant et cette relation sans langage conventionnel m’est tellement originale, honnête, vraie, simple. Voilà ce que je suis venu chercher.

Nous voilà avec des igloos pour fonction de chambre. Non, pas tant que ça, mais ça aidera quelques dures nuit de sommeil ou ça permettra de rester dans la chambre plus longtemps sans crever de chaud, et en mettant en pose le ventilateur, en plus.

J’ai pas mal hésité pour cette affaire d’air conditionné. Des modèles très récents et performants, qu’on a eu à un bon prix, mais c’est quand même cher. Par AC, 5000 roupies de location pour l’année et 5000 de caution. 10000 roupies, 150 euros, ça fait beaucoup par ici. C’est un peu comme sortir 500 euros en France. Et surtout, les deux nuits passées sans AC étaient à peu près acceptables. Sans parler de la population locale ne se paie pas ce genre de luxe. Enfin bon, c’est fait. Some fresh air.

Si je me suis levé à 7h45 ce matin, Stéphanie a fait encore plus tôt, en vue d’aller sans tarder au Foreign Registration Office, où je suis allé la semaine dernière. Arrivée avant 9h, elle en est sortie vers 18h, sans même avoir complété son dossier, avant de se retrouver dans des embouteillages monstres : c’est Delhi. Je n’ai pas les infos précises, mais je crois qu’elle a passé quelque chose comme 3h dans un tuk-tuk, pétant les plombs. Il est 22h30, et elle n’est pas encore revenue. Quelle affaire ! Et dire que je devrais y aller d’ici quelques jour pour officialiser ma situation… Joie.

Une Réponse to “Vendredi 21 août : et kant à l’air frais”

  1. LL dit :

    J’arrive pas trop à savoir si t’es déçu ou pas vu le changement entre les explications du premier article et la réalité ambiante dans le second article ! Je suppose que c’est dû à la première année ou simplement au fait qu’il faut le temps de s’y mettre en tout cas, tu m’as conforté dans une chose : la philo, je préfère la débattre et la vivre pleinement à l’oral qu’à l’écrit XD

    Ceci dit, je souhaite de tout coeur que la formation te plaise et je te sens de plus en plus sûr de toi (et j’ai trouvé le fameux bol d’air promis, j’hésite à te l’envoyer maintenant ou à Noël XD) !

    PS : L’appart à l’air trop beau, les fenêtres promettent en tout cas ^^

    Bisous doux mon sammy

Laissez une Réponse