— Hide menu

Papi Brossard

Coup de sifflet, le train La roche sur yon – Nantes est sur le point de partir. L’occasion d’essayer le petit netbook que je viens d’acquérir et qui deviendra mon camarade d’écriture en mouvement.

Plus que trois nuits pour cette parenthèse française à la phrase indienne.

J’espérais faire la nique à mon retour des USA, trouver en moi l’authenticité d’une présence, de moments simples et agréables avec mes proches, mes amis. Ça commençait on ne peut guère mieux : 6 amis vus en 7h vendredi après-midi, et pas des moindres. Super moments avec vous : merci Julie, Christophe, Félix, Elsa, JP et Ludo !

Le bonheur continue vendredi soir : retrouvailles avec la famille; je suis content autant qu’eux. Et je me sens plus serein qu’à mon départ, je reste calme, observe et retrouve les habitudes, les attitudes de ma culture et ne m’emballe pas.

Samedi, le mariage de ma sœur Claire (tous les vœux !) est tenu de main de maître : séance photo le matin, je m’éclate sur le Nikon D-90, léger repas entre-deux, mairie, petite signature, cérémonie religieuse, retour à la salle du repas, photo de groupe, cocktail, dîner, soirée dansante. Pendant tout ce temps, les embrassades et discussions fusent : l’Inde parle à tout le monde. Je réalise le statut unique de cette culture, de ce pays : celle de l’altérité ultime, de la vraie différence qui attire, qui enivre. Je lance les invitations presque à l’aveugle : je veux voir ces proches, ces amis, essayer, expérimenter, expériencer l’Inde. C’est ça surtout, l’Inde : une attitude, une réponse, une réalisation. Je veux voir ces cousins, ces oncles, ces neveux se balader, se perdre, être effrayés par le bazar ambiant avant de retrouver une vraie, une profonde sérénité. La permanence dans le mouvement, c’est cela que révèle l’Inde.

Un mariage sans beaufs arrosés à l’aube n’est pas un vrai mariage, et cette fois-ci Baptiste, prochain promis à la famille, nous réserve ses talents impressionnants d’imitation de l’accent vendéen. Et puis, ce sublime mot :

(Discussion de bourrés de philosophie politique pendant une demi-heure)

- Pierre : gna gna gna gna… anarchie.

- Thierry : Bon on va la faire à la Indianasam : Si tu ne veux pas de gouvernement, qu’est-ce que tu veux ?

- Pierre (il tend le bras) : Heu… du feu.

Et puis, le brunch mythique du lendemain : les efforts des mariés ont payés, je me rue sur les piémontaises d’Intermarché. Comme d’ailleurs tout chose mangeable que je trouve pendant cette semaine : c’est pas que la bouffe indienne est mauvaise, mais là je peux me lâcher sans craindre de cracher du feu après chaque bouchée.

Le retour à la maison respecte le calme de l’ensemble, et les quelques pleurs de Baptiste (l’autre, le filleul) nous troublent presque pas. Il part d’ailleurs avec sa maman le lendemain après-midi, me laissant tête à tête avec mes ailleuls, mes parents, mes darons quoi.

Et là, les heures produisent leur fruit. Et pas les plus mûrs. C’est en discutant avec la famille, en me promenant dans cette petite ville gelée, en croisant mes compatriotes dans la rue, mais surtout en me voyant redevenir nerveux, cynique, mesquin que je réalise que la France n’est pas le meilleur des remèdes pour moi. Il allait de soi depuis mon départ que je ne saurais pas du tout ce que je foutrais à rester plus d’une semaine ici ; maintenant j’en suis à me dire que je suis bien content de repartir dans 3 jours.

Qu’est-ce qui cloche ? Je me le demande. Je vois cet univers propre, technique, fait d’acier et de béton, assisté, facile. Ici, on a tout. Les hôpitaux, les transports en commun, la bouffe propre, la politique pas (trop) corrompue. Mais je suis dans le train et le roi du silence n’est plus un jeu de gamins. Ici, on se cache, on se fait petit, on craint l’autre, le moindre regard sera mal perçu, c’est sûr. Et puis, ennuyé dans notre confort, il faut bien s’occuper, alors on parle, on papote, on jacasse. Tout fait l’affaire, en fait, plus on parle mieux c’est. La tante et sa moustache, ça marche pour un petit mot d’esprit, ou alors cette grand-mère aux talons un peu trop haut au goût du padre, qui a la malchance de tracer son chemin quand notre voiture passe. Et puis ces jeunes fous qui zigzaguent avec leur voitures tunées sur les voies rapides reliant Cholet aux Essarts. Les coquins, les dangereux, les insouciants.

Ce qui me questionne, c’est la tendance apparemment inévitable du tiers-monde à rejoindre ce monde occidental. Mes camarades de classe, représentants de cette population éduquée, serait les premiers à le chercher, à le prêcher. Et à juste titre, dans la mesure qu’on parle du sanitaire, du soutien social, de l’accès aux soins, de la propreté des rues. Le problème, c’est que j’ai le pressentiment que tout vient ensemble, que nos belles valeurs d’égalité, de justice, de liberté qui sont à la base de notre monde, impliquent aussi une société de lettrés, migrant de l’ignorance de l’autre à la com-préhension de celui-ci. La préhension de l’autre, donc, l’autre devient atteignable, il est limitable, on le distingue du reste, on l’observe, on le scrute comme le contenu d’une éprouvette graduée. L’autre passe entre nos mains, on le manipule à coups de jugements, de valeurs, de références, de cases où il doit rentrer. Chez ces indiens de la rue, il y a la barrière de la culture, l’impossibilité d’une telle entreprise, certes, mais il reste le point commun, absolument universel, de l’ouverture, de la curiosité, de la simplicité, d’une réponse naturelle de sourire à sourire.

Et moi là-dedans. Eh bien, nouveau moment en France et nouvelle fois que je me dis : je ne peux pas rester là. Ça cloche, ça coince. Ça ne fait pas l’ombre d’un doute : je n’ai rien à faire ici. Et je ne crains pas grand chose de plus que de m’imaginer passer quelques années ici. La froideur, l’esprit critique de chacun, du petit écran, ces Guignols mesquins, ces experts qui parlent, qui parlent, on ne sait plus où donner de la tête. On ne sait plus qui croire. Car on ne fait pas grand chose de plus, et c’est peut-être ça le paradoxe de notre monde : on cogite, on pense, on croit savoir, mais au final on croit, toujours. Ces indiens et leurs dieux à la tête de lion et au corps de gazelle, ça n’a pas de sens. Bien moins que nos croyances à nous. Car bien sûr, le concept, la pensée, la valeur, l’idéal, c’est bien plus réel que la savane.

Papi Brossard

  • Pierre

    Ben non, c’est cool la savane !!

  • LL

    Baby c’est parce qu’on a pas pu se voir que tu sais pas quoi faire XD Je te montrerais la différence Nord Sud très vite tu verras (et non Ben, insiste pas la Rochelle c’est pas le Sud, je m’en rends compte ici-même !!) !

    Bisous doux et bon retour !