— Hide menu

Le temps joue contre nous

La première semaine de ma vie désormais Indienne aura été de sacrément bonne augure. Le week-end qui arrive le fait à pic car j’ai complètement besoin de repos et de régler quelques affaires.

Mon Papa me harcèle par mail pour que je parle plus de mes cours, alors quitte à scribir, autant que tout le monde en profite. Car il se passe des trucs intéressants et significatifs.

Ce lundi marquait donc le retour des vacances et la fin de la saison des festivals. Reprise tranquille, vu que le premier jour de cette semaine est une restricted holiday, genre jour férié que pour ceux qui le veulent. College complètement vidé de ses élèves ; de nos cinq heures de cours prévues, seul le bon vieux Devasia pointe au boulot. Comme il l’avait fait, le précédent vendredi, autre jour férié. Mardi, on retrouve un rythme un peu plus respectable, mais entre assiduité douteuse des profs et faiblesses pédagogiques, les cours de Devasia deviennent peu à peu la seule explication sensée pour motiver ma venue quotidienne au Hindu College. C’était le cas déjà par le passé, mais cette semaine, les jours de cours ont simplement été tronqués genre machette congolaise. Les profs ne se soucient même plus d’avancer des explications, des excuses. Non, on s’en remet à la bonne surprise systématique pour l’étudiant de voir sa journée finie plus tôt.

Photo by -rt-

Sumit nous a refait un topo entendu 5 fois déjà sur Wittgenstein, tout le long de la semaine. Le texte à l’ampleur phénoménale de trois pages, nous l’avons entamé avant les vacances, et il a répété, séance après séance, le même résumé de notions, d’ailleurs pas franchement compliquées. Parfois, ça se tient, vu que l’auditoire du jour a loupé la représentation de la veille, mais le reste du temps c’est juste gratuit. Et puis, quand aujourd’hui il s’attaque à la lecture pour enfin pouvoir passer à autre chose, j’entame le débat et doute un peu de ce que je fais, coincé que je suis entre l’incompréhension chronique du prof et l’irritation tout aussi chronique de mon camarade Omar : tout le monde est content si on passe à autre chose. Bon.

Prashant ne fait pas vraiment mieux. Son appendice au cours de Philo de la Religion est toujours autant anecdotique et en répétition avec la partie (bien plus épaisse) de Devasia. Et puis son ton endormi et sa méthodologie laissent rêveurs. Littéralement, à en croire la cyphose thoracique que je devine chez certains qui passent leurs séances avachis sur le repose poignet. Alors, il se plaint qu’on ne participe pas, demande que nous lisions pour enrichir notre curiosité, avant de remarquer qu’il ne nous donne aucun texte. Et puis, il répète plusieurs fois par semaine que de toute façon sa partie du programme est presque finie, qu’on a du temps devant nous. Hop, bon on a compris, on vient de gagner 2 heures.

Vu l’âge et la présence de Rekha Basu, on pourrait espérer des cours d’éthique un peu plus de sérieux. Elle donne quand même un paquet de textes, ce qui a expliqué la couleur kantienne qu’ont prise mes dernières vacances. En cours, ça va du pas mal au pas terrible, exemple cette semaine. Partie “pratique” après un chapitre théorique : la peine capitale. Rekha lit ses papiers bristols format A6 ; elle enchaîne les arguments sans progression logique, comme en cours de Philo niveau terminale. C’est là que je me rends compte que j’attends dorénavant un retour assez sérieux aux textes, plutôt que des résumés de notions. Une méthodologie qu’on retrouve davantage en 3ème année de Philo, puis en Master, que dans les années précédentes. Le problème avec Basu aussi, c’est qu’elle s’implique trop dans les positions évoquées. Quand on parle de la défense de la peine capitale, chaque élément de réflexion est présenté comme évidemment vrai, et plus tard la confrontation à la thèse adverse, aussi présentée comme irrévocable, est bien stérile. Alors, on finit quand même par débattre (c’est l’intérêt du caractère pratique du sujet), mais on assiste plus à un déblatage de positions a priori qu’à un échange réellement philosophique. C’est pas grave, ça occupe, mais ça pourrait juste être plus intéressant.

Photo by Arnie1985

Et Devasia dans tout ça. C’est pas qu’il est toujours ponctuel à ses cours de 8h50, mais il est le seul à rappeler un peu ce qu’on peut attendre d’un élève. Bon, il va peut-être trop loin, au point de nous réserver une bonne dizaine de minutes par séance pour la leçon du jour, mais au moins il dit quelque chose quand d’autres profs laissent certains pieuter sans sourcilier. Niveau contenu, il a voulu cette semaine avancer le chapitre consacré au langage religieux, orienté sur Wittgenstein, encore une fois. Introduction d’une séance avec le manuel généraliste de Hick, puis lecture commentée de notes d’élèves de Wittgenstein sur le sujet, avant de passer en revue un autre texte résumant les positions du philosophe sur le thème. Méthodologie classique mais performante : au moins on avance, on apprend quelque chose. Ce matin, nouveau petit événement significatif. Presque tout le monde est là, pour une fois, mais une semaine après le début de l’étude, la plupart des étudiants n’ont toujours pas fait de photocopies du texte originellement transmis à Sachin. C’est un peu de ma faute vu que j’ai gardé l’original en oubliant d’en faire des doubles, mais même si je m’en excuse, Devasia lance sa machine à discours et blâme mes camarades, jugés non assidus, sans motivation, gaspillant les impôts qui financent cette institution gouvernementale. Le propos n’est pas totalement faux, mais à mon avis il va trop loin dans le réquisitoire. C’est encore plus vrai avec le contraste qu’il créé depuis quelques semaines à mon sujet, en me présentant comme le seul élève intéressé, participant, préparant les cours, et qu’il renforce aujourd’hui, en déclamant sa flamme : je suis la raison pour laquelle il vient en cours. Mot pour mot. Je suis autant surpris que mes camarades, qui en aparté m’expliquent qu’avant ma venue Devasia ne les détestait pas tant

Quand je parle de tout ça à mes camarades, ils gueulent un peu car je me plains qu’on n’ait pas plus de boulot, mais concèdent que ce manque d’assiduité et de sérieux des profs même ne présage pas un système qui au final marchera. Mais ils sont indiens : ils savent qu’on ne peut pas y faire grand chose.

En attendant, il n’y a pas que les cours dans la vie, et la semaine a aussi été marquée par des petits événements marrants.

Lundi 19 octobre

Les choses bougent un peu, finalement, pour Internet. Les deux agents de la compagnie de télécom MTNL sont de retour pour enfin installer le matériel wifi promis il y a 2 mois. Les types ont le sourire et le rire faciles, et ils parlent anglais, ça se refuse pas. L’installation est rapide, le système fonctionne. Arrive ce qui devait arriver : ils demandent l’addition : 800 roupies. Souci : on a déjà payé il y a 2 mois, pour le modem filaire, qui devait simplement être remplacé. La mauvaise foi est de mise. Pas facile de tenir, j’appelle au renfort Rahul qui leur sort deux mots par téléphone. Vu que j’ai loupé le tout début des opérations avec eux, avant qu’ils ne viennent la première fois, je ne suis pas sûr de ce que j’avance, et ça aide pas pour être convaincant. De plus Stéphanie a eu la bonne idée de perdre le papier de brouillon qui faisait preuve, à ce qui parait, de notre contrat lancé. Tentative de corruption flagrante des deux employés du gouvernement, et, bien entraînés, ils sont capables sans problème d’attendre patiemment, assis sur les canapés marrons, que l’utilisateur se sente suffisamment mal à l’aise pour céder. Mais je suis déterminé, et après une bonne demi-heure de discute et surtout de silences, ils partent. Avant ça, suivant le conseil de Rahul, je leur lâche 100 roupies, pour la simple raison qu’ils sont venus à plusieurs reprises la semaine dernière, quand il n’y avait personne. Mais j’aurais pu ne rien leur donner, vu qu’on a attendu deux mois avant cela. Évidemment, je donne 100, ils demandent 200, je refuse donc ils partent en faisant un peu la gueule.

Dur moment, enfin, dur à gérer, car niveau éthique il n’y a pas grand chose à faire : le système est ainsi, ici. Reste donc à mettre de côté son idéal d’européen et de se contenter de sauver la baraque quand cela arrive : ne pas se faire avoir, sans pour autant dégénérer et d’ailleurs leur faciliter la tâche. Le genre de truc pénible qu’on trouve ici.

Mardi 20, Mercredi 21 octobre

Deux soirées anniversaire back to back. Mardi, ce sont les 21 ans de Clara qu’on célèbre. Elle étudie en Master Droit si je ne m’abuse, et est à la même fac que Stéphanie en France, à Lyon. Soirée franco-française mais pas que : quelques étrangers et indiens sont présents. En tout cas, on échange quelques mots avec les cinq étudiants ingénieurs en échange dans le polytechnique indien, au sud de Delhi. Le public étudiant indien qui y est inscrit semble être assez différent du monde qu’on croise à Delhi University. Par exemple, mes compatriotes m’expliquent avoir assez de mal à nouer des relations avec les étudiants locaux, et que leur discours parfois prétentieux n’aide pas trop. Des choses que je ne vois pas du côté de Hindu College.

Photo by Anaxila

Mercredi, c’est au tour de Brunelle, autre étudiante française, et c’est Gulshan, la sud-africaine, qui régale et accueille la soirée. En même temps, c’est l’anniversaire du copain de sa colocataire indienne, donc on fait d’une pierre deux coupes de vodka-mixed fruits. Les indiens s’amusent et jouent à se décorer le visage de gâteau au chocolat, c’est rigolo mais ça salit la jolie chemise rose.

On bouge vers 00h30 pour ce qui était le programme de la soirée : aller décharger notre énergie pimentée sur les dancefloors de la capitale. Nouvelle expérience du contraste : les enfants dorment sur les trottoirs des palaces 5 étoiles où sont cachées les boites à la mode. Histoire de rentabiliser le voyage, c’est n’est pas une, ni deux, mais trois fois qu’on se fait refouler : Guillaume et notre ami californien ont un certain goût vestimentaire douteux et apprécient le short-sandale en soirée. Bon, tant pis, on observe assez impressionnés la jet-set locale, avec ses caisses tunées et femmes à lunettes de soleil (en pleine nuit).

Jeudi 22 octobre

Après les cours matinaux tronqués, Omar me lance une idée saugrenue mais sympathique : m’accueillir pour la nuit pour qu’on puisse aller voir Akshay, mon pote de classe, qui joue ce soir au Mocha Bar avec son groupe Zinc. Super, petit passage par l’appart’ pour prendre mes affaires, retour au college pour 13h et le trajet nord-sud de Delhi, avec son frère jumeau et sa douce. Arrivés chez lui, on se pose dans la chambre propre et équipée de son frère, juste avant que le cuisinier nous apporte un plateau de bouffe trop bonne, commandée par Omar 10 minutes plus tôt. En fait, son père est dans le gouvernement, genre dans un cabinet de ministre, genre complètement influent. D’où la demeure gigantesque qui avait servi de lieu de sauterie il y a 4 semaines (rappelez-vous), la dizaine d’employés, les chats, chiens, oiseaux collectionnés, le garde armé, tout ça. D’où aussi le train de vie privilégié mais barbant de la fratrie : Omar me montre par l’exemple ce qui semble être son quotidien. Rentré des cours en début d’après-midi, il comate devant les chaînes américaines du câble, joue à la console ou au poker, avec la troupe de potes qui trouvent ici le squat idéal, et en fumant quelques joins sans que les parents l’apprennent. En même temps, il n’y a pas trop de risque : Omar m’explique que ceux-ci ne viennent jamais au 2ème étage, réservé aux garçons, et qu’ils communiquent à travers les étages… par le biais de leur téléphone portable. Maman fait aussi de la politique ; les parents ne sont pas bien souvent là. Tout ce petit monde explique peut-être le don de nonchalance qu’Omar affiche à chaque instant, couplé à un comportement quand même bien grincheux. Je me paie 3h de sieste méritées. Lever 20h30, j’honore le trône de ma présence en rigolant avec les chats qui sont enfermés dans la salle de bain.

On part en début de soirée pour rejoindre Nehru Place, là où j’avais acheté mon disque dur, cette fois-ci en mode nuit : pas grand monde, des sans-abris qui restent, une petite fille qui me tapote le bras une bonne vingtaine de fois pour me soutirer quelques roupies, un petit coin actif avec le mac do et l’unique bar du lieu. Ambiance sympa, genre jeunesse delhite cool, relax, mais pas luxuriante comme dans les palaces de la veille. Akshay (à la guitare électrique) et son groupe Zinc assurent comme des dingues, je suis impressionnés et apprécie le moment. Le panini est un peu cher mais super yummy aussi donc la soirée est franchement cool.

A la maison, Omar retourne à son comatage télévisé. Je ne tarde pas trop à dormir, lui reste dans la chambre de son frère en attendant celui-ci et ses potes pour passer un moment ensemble.

Quand je me réveille à 8h, il y a un survivant qui gesticule doucement ses cernes en direction de l’écran qui supporte son jeu de tir subjectif PS3. Le reste dort à l’arrache, habillé, dans les draps ou sur des poufs. On arrive enfin à se motiver, les convives rentrent chez eux, moi et les jumeaux tentons de rester éveillés, ou pas, dans la voiture, direction North Campus. La dure vie d’un étudiant à Delhi.

Album Zinc, Mocha Bar

P.S. : C’est toujours pour moi un petit plaisir d’entamer un article par un bon mot du grand Florent Pagny…

  • LL

    Me disais aussi que ça faisait longtemps qu’on avait pas eu de tes news mais comme je te voyais sévir sur fbk pas d’inquiétude !!

    XD T’es superman ! A toi tout seul, t’arrives à ce qu’un prof déteste tous les autres d’un coup ? Très doué^^

    Au niveau des cours, ça a l’air toujours aussi pour toi même si c’est pas assez relevé ! Je t’ai dit que je faisais de l’éthique ? Bioéthique en ce moment (oui, parce qu’en fait me suis gourrée d’orientation, je suis dans un truc scientifique et je vais faire un exposé sur les nanotechnologies) ! Bref, chaque fois que ma prof parle, je pense à toi <3 Mais j'aime bien !

    Pour le reste, la vie indienne te réserve toujours autant d'agréables surprises je vois et c'est tant mieux (chatonnnnnnns *o*) !

    Encore ^^

    Bisous doux doux