Difficile de dire le contraire : les temps sont calmes à Delhi.
D’ici moins d’une semaine, il y aura vraiment du nouveau avec mon petit périple pour Gaya et ses célébrations bouddhiques. Et, en l’espace d’un mois, Noël à Mumbai avec mon pote des USA Jared, puis Goa, pris d’assaut par les occidentaux, pour le Nouvel An. Et puis, comme je n’ai pas cours en janvier, je pense ensuite continuer le voyage, mais je sais pas encore où. On verra sur place !
Quelques trucs à raconter, quand même.
Tout d’abord, une petite vidéo pour vous montrer l’ambiance lors de la soirée pendaison de crémaillère, il y a deux semaines.

Samedi 28 novembre, c’était au tour de mes voisins de cour de passer la bague au doigt. Enfin, façon de parler. Petite cérémonie et petite fanfare le midi, grosse cérémonie et grosse fanfare le soir. Et tant pis si ça sonne un peu faux. Je me demande si l’essentiel n’est pas que tout le monde dans les parages soit bien au courant que l’événement a lieu. Nous sommes en fait en pleine période des mariages. Certains jours, on en célèbre plus de vingt-cinq mille sur la capitale indienne.
Toujours armé de mes tongs, j’avais rendez-vous en milieu d’après-midi à la station de métro Vishwavidyalaya, avec mon professeur Devasia, qui m’avait convié à une petite visite d’un orphelinat au nord de Delhi où il va parfois. Il est arrivé 30 minutes après l’heure convenue, et c’était pas une mauvaise idée puisque cela m’a permis de faire la connaissance de Maheswari, sexagénaire indien qui passait par là et qui m’a abordé en me demandant si je parlais allemand. Ou grec. Car lui, il parle ces deux langues, après avoir travaillé pendant une trentaine d’année sur notre beau continent. Employé par Coca Cola dans les années 70, il a tenté l’affaire, libre qu’il était en jeune célibataire. Ce qu’il a tenu à rester à travers les décennies, passant d’aventure en aventure.
Ce genre de profil est vraiment rare en Inde, et fait drôlement écho aux mariages célébrés en masse ces temps-ci. Ce sacrement semble marquer avant tout l’intégration de la personne dans une lignée de tradition, l’histoire d’une famille, ce qui explique les mariages arrangés encore nombreux. J’ai pu le vérifier avec une camarade de fac qui m’a confié que si son amoureux n’est pas de la caste de sa famille, elle risquera l’exclusion du foyer si elle souhaite aller plus loin avec lui. Mais beaucoup de cas sont moins dramatiques. Dans l’ensemble, simplement, ce sont les institutions du mariage et de la famille qui sont appréhendées différemment. En Europe, c’est l’aspiration aux choix personnels qui importe : on trouve la personne qui nous semble la plus proche, la plus intime, et on fonde une lignée à partir du couple formé. Ici aussi, dans une certaine limite, mais arrivé à vingt-cinq, maximum trente ans, il faut penser à apporter sa pierre à l’édifice de l’héritage, et les protégés de deux clans proches pourront former une belle descendance et prolonger les prestigieux noms. Les concessions sont différentes ; c’est aussi que la vie, au niveau individuel, est vue différemment. Ici, pas de doutes existentiels quant à une identité personnelle à construire dans un monde aux valeurs indéterminées, où les décisions sont nombreuses et déstabilisantes. On nait dans un système déjà établi, dans lequel on s’insère et qui nous survivra. Mais au final, bien que ma culture soit Européenne, il n’est pas du tout évident pour moi de dire quel système est le plus propice au bonheur de chaque être humain : beaucoup de rencontres m’ont ici montré que l’image de la femme soumise à son mari et aux tâches du foyer est de plus en plus un cliché, alors que par chez moi les psychanalystes et divers chamans modernes se partagent le pactole en tentant d’aider les membres d’une société à retrouver ses repères.
(Ça me fait d’ailleurs penser à un article du numéro de Philosophie Magazine, de septembre 2009, sur l’incompatibilité fondamentale des sociétés orientales avec la psychanalyse. La thématique du numéro est : “Quitter l’Occident – Le tour des pensées d’ailleurs“.)
Bref, c’est en tout cas dans ce contexte que je rencontre un indien âgé, parlant un anglais presque parfait, ainsi que d’autres langues européennes, qui a passé sa vie à barouder, sans attache, et ce il y a 30 ans de cela, quand bien même aujourd’hui beaucoup d’étudiants indiens arrivent difficilement à migrer en Europe. Un parcours vraiment unique. Et il conclut la discussion en me demandant si je n’ai pas des copines germanophones. Avant de m’assurer que l’amour n’a pas d’âge.
Plus loin, je retrouve mon professeur Devasia. En train de marchander comme un pro autour d’un casque de moto, sur le bord de la route. Il se débat pendant plusieurs minutes, et je suis surpris quand j’apprends le faible montant en jeu : 150 rs demandés, rabaissé à 140 puis 125, et Devasia a donné 110. Un euro et cinquante centimes, quoi. Mais les deux côtés n’ont pas lâché l’affaire. Un sou est un sou.
Petite ballade. Le deux roues motorisé est vraiment une bonne option à Delhi. Et j’ai l’impression que les modèles sont bridés, donc pas de vitesse excessive. En tout cas, aucun sentiment d’insécurité.

On arrive dans une zone de terrains vagues — j’apprends plus tard qu’ici un petit quartier va être créé dans quelques mois — ; l’orphelinat semble garder un œil bienveillant sur les lieux défrichés. L’institution, Holy Cross Children’s Home, est chrétienne et subventionnée par l’état et d’autres sources privées. Quatre sœurs sont présentes, dont une octogénaire autrichienne en mission en Inde depuis 49 ans… Il s’agit d’ailleurs d’une communauté autrichienne, qui possède plusieurs orphelinats en Inde, dont celui-ci donc, qui peut accueillir jusqu’à 80 enfants. Actuellement, il y en a 43. Il existe plusieurs cas : beaucoup d’enfants sont recueillis par la police dans les rues, âgés d’un jour à plusieurs années. Avec un peu de chance, les parents reviennent chercher leur progéniture, guidés par les flashs d’information à la TV, systématiquement diffusés. Mais souvent, il s’agit réellement d’un abandon. Les enfants handicapés, notamment, en sont les victimes (mutisme, retard mental, malformations). D’autres parents viennent déposer leur enfant directement à l’orphelinat. Ils ont alors deux mois pour réfléchir et revenir sur leur décision. De l’autre côté, il y a bien sûr de nombreuses demandes d’adoption, depuis l’Inde comme depuis l’Occident. Le processus suit plusieurs étapes bien précises et prend un peu de temps : de six mois à un an et demi. Une lettre des sœurs de l’orphelinat est confiée aux parents, revenant sur les quelques détails qu’elles savent concernant l’origine de l’enfant. Liberté est laissée aux parents de choisir le moment où ils aborderont le sujet. Certains parents indiens, en revanche, ne diront rien, estimant qu’il est plus simple pour tout le monde de faire comme si l’enfant était de la famille.
Après l’inévitable thé, petite visite guidée avec les sœurs. Dans le jardin, les enfants mettent en pause leur période de jeu pour interpréter deux chansons en Hindi. Plus tard, je vais dans la salle des nouveaux-nés. De jeunes bénévoles, uniquement des femmes, aident les sœurs. Sur la dizaine d’enfants de moins de trois ans qu’il y a dans la salle, un est aveugle et un autre n’a pas encore parlé. Depuis que je suis en Inde, j’ai remarqué qu’il est assez commun de rencontrer dans les rues des personnes aveugles ou amputées d’un membre. Et beaucoup d’adultes dont l’allure trahit une malformation ou une blessure grave des jambes.


A 18h30, après une bonne discussion avec Devasia, c’est l’heure de la messe quotidienne. Je ne savais pas trop quel était le statut de mon prof ; j’ai seulement appris qu’il avait quitté son ordre de frères pour retourner à l’enseignement et la recherche. Quoi qu’il en soit, c’est bel et bien lui qui préside la célébration aujourd’hui, donnée d’ailleurs en Hindi à ma demande. C’est toujours rigolo de reconnaître les passages de la cérémonie quand la langue est différente. Les protocoles restent globalement les mêmes. En face de l’autel, il y a cinq chaises, pour les quatre sœurs et moi.

La messe est courte (45 minutes), et l’adieu très chaleureux. Une sœur m’offre un gâteau, emballé dans un papier journal… qui affiche un article abordant la “main de Dieu” de Thierry Henri contre les irlandais. Vous vous en doutez : entouré par un prêtre et quatre sœurs, l’hypothèse d’un signe divin n’a pas été oubliée.
Enfin, nouvelle petite innovation sur le blog, que vous avez peut-être remarquée et qui, moi, m’a fait drôlement plaisir. Suite à la demande d’une copine indienne, j’ai cherché un petit plugin pour pouvoir proposer les articles dans plusieurs langues, mais en traduction “manuelle” (merci à Gulshan pour son aide !). C’était automatique avant, grâce à Google Translation, mais le résultat n’était pas toujours très bon. Désormais, il n’y a qu’à cliquer sur le lien “English“, et hop, you can even talk about me to your british friends. And I’m sure they will love it.
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A l’écoute : Bojan Z – Wheels