
Si la popularité touristique se mesurait à la densité de mendiants aux membres déchiquetés, Bodhgaya et ses environs seraient très probablement dans les contrées les plus en vues du sous-continent indien. C’est l’un des souvenirs que nous garderons en mémoire, moi comme mes camarades d’une virée : mes amis néerlandais Ward et Marie, et le nouveau venu germanique Dominic.
C’est à la station de métro de l’université, lieu de rendez-vous inévitable, que je rencontre ce dernier en fin d’après-midi de samedi. Il vient d’arriver en Inde et n’est pas près d’en repartir : il compte la visiter de fond en comble en 4 mois. Il n’est pas venu sans arme : une petite sacoche qu’il porte toujours avec lui contient un appareil réflex numérique (Nikon D2X), un appareil photo argentique et pas moins de cinq objectifs différents. Autant dire qu’il est passionné de photo ; j’apprends bientôt qu’il en fait d’ailleurs son métier.
Première découverte pour moi comme pour lui des trajets en train. Les gares indiennes sont à l’image de leur pays : surpeuplées ; j’aurai l’occasion de le vérifier plus tard. Après avoir rempli les poches de chips et gâteaux en tout genre, on se retrouve à nos sièges réservés gracieusement par Ward en sleeper class. Pas le luxe suprême, mais toujours mieux que la seating class où trouver une bouffée d’air frais est rare. Avant la nuit, la banquette du milieu est rabaissée. Les deux indiens qui occupent les banquettes supérieures ont tout compris et commencent leur nuit sans tarder. C’est ça l’intérêt de voyager en train en fin de journée : la nuit arrive rapidement et le voyage passe plus vite. C’est d’ailleurs à ces uniques moments que l’on peut profiter d’un lieu public indien dans le silence. Un luxe que j’apprécie.

Qui dit coucher précoce dit lever précoce, et les indiens sont bien là pour nous le rappeler. Tout d’abord, avec ces jeunes femmes demandant monnaie contre leur chants ultra-matinaux. L’une d’entre-elles remarque mon teint clair et insiste. Plus tard, ce sont simplement la population de la rame qui commence sa journée et reprend ses habitudes bruyantes.
On arrive bientôt, certes après 16 heures de trajet dont 2 de retard, mais sans en avoir l’impression. Ben, ami delhite anglais et Ajan, son maitre bouddhique sont là pour nous accueillir. C’est d’ailleurs leur présence qui aura permis le voyage : après quelques mois d’échanges et de méditation depuis sa chambre de la résidence des étudiants étrangers, Ajan, moine bouddhique lao en doctorat Études Bouddhiques à Delhi University, a décidé de continuer la formation spirituelle de son jeune apprenti en le conviant à la Mecque des bouddhistes : Bodhgaya, là où Bouddha a atteint le Nirvana il y a 25 siècles de cela.
Les chauffeurs d’autorickshaw et leurs annonces criées nous font comprendre sans tarder qu’ici, c’est surtout Bodhgaya qui attire l’attention, faisant de Gaya une simple station d’arrivée des visiteurs, qu’ils viennent par les rails ou les airs. C’est à l’arrière du véhicule, le long des 11 km qui nous sépare de la petite ville sainte, qu’avec Dominic et son grand sourire, à l’arrière, je me dis que je vois enfin l’Inde, la vraie, la brousse. Alors, le sourire est vite partagé.
Après une pause restauration, la période de repos est bien méritée. L’invitation est lancée pour 17h30 afin de retrouver Ajan au petit bâtiment rénové, à l’écart de la ville, qui fait office de monastère pour les moines du Laos. On se présente un par un, en attendant la venue du maitre de Ajan, un quarantenaire évidemment très calme, qui échange avec nous quelques mots, par le biais de la traduction d’Ajan, avant de repartir, en raison d’une santé un peu fragile. On nous propose de rester pour le diner ; nous faisons connaissance de Shitoung, petit frère d’Ajan, et d’un autre jeune lao, tous deux étudiants ici ou là en Inde. Pendant ce temps, j’utilise feuille de papier toilette après feuille de papier toilette pour essuyer les larmes qui coulent sur mes joues : épicée, la cuisine lao.

Enfin, nous finissons cette première journée par un petit coup d’œil au centre de la petite ville : l’arbre et le Temple de la Mahabodhi auquel il a été adossé, dès deux siècles après la mort du Bouddha. Shitoung nous fait la visite de ce lieu gigantesque rempli de moines et de simples amateurs. Une sorte de conférence a lieu quelques mètres devant l’arbre mais le niveau sonore reste bien sûr en phase avec l’atmosphère très solennelle du lieu. Les maitres côtoient les élèves sans que nous puissions les discerner, le long du couloir ouvert qui entoure le temple. Nous en faisons plusieurs fois le tour, à la manière des pratiquants de la marche méditative, après avoir passé quelques minutes à méditer à l’intérieur du temple, face à une icône gigantesque de Siddhartha.
Ce premier contact m’ouvre à un monde auquel je n’avais pas songé : le bouddhisme institutionnalisé, organisé dans un lien social, où femmes, enfants et diverses classes sociales ont tous leur place. Le lieu accueille bien évidemment les communautés monastiques de l’ensemble de l’Asie, mais aussi beaucoup de simples pratiquants, dont un nombre non négligeable d’occidentaux. Parmi eux, certains semblent avoir franchi le pas et être entrés dans les ordres. L’impression qui se dégage de ce moment de célébration continue me rappelle qu’on est loin de la pratique solitaire du sage occidental, seul ou presque dans une société aux valeurs opposées aux siennes. Ici, c’est à l’inverse la société qui est bouddhique. Première vraie rencontre avec ce monde vers lequel je me dirige depuis quelques mois.
Album photo Bodhgaya, day 1
Lundi 7 décembre : Buddha se ballade
Le cœur de notre séjour à Bodhgaya est un petit trajet, concocté par Ajan, jusqu’à l’Université Nalanda, à 80 km de là. A peine démarré, le mini-bus rebondit sur les routes pas toujours plates au rythme des incantations que nous clamons. Il s’agit de sortes de prières en Pali (langue orale morte utilisée au temps du Buddha) ; Ajan et Shitoung mènent le bal, nous tentons au mieux de répéter les suites de syllabes qu’on lit sur le petit livre présentant les transcriptions en roman.
J’entame la discussion avec Shitoung, à l’invitation sympathique de son frère. Shitoung a déjà passé quelques années au monastère et aurait volontiers suivi les traces d’Ajan mais voilà : les deux premiers fils de la famille sont rentrés dans les ordres, alors le dernier a le devoir d’honorer le nom de sa famille en continuant la lignée. Je l’assaillie de questions. Notamment sur les impératifs moraux des moines (plus de 220 !) et des simples pratiquants. Ou encore, sur la motivation expliquant le projet de devenir moine. Il me répond que c’est simplement son frère qui a joué le rôle d’exemple ; je questionne alors ce dernier. Il me répond, en bon maitre, que nous pourrons discuter de cela plus tard et que je ferais bien de me reposer un peu.
Après une heure, premier arrêt ; nous apprenons bientôt que notre petit tour consistera plus en la visite de plusieurs lieux historiques qu’au seul but d’atteindre Nalanda. Pour commencer, nous observons les traces creusées dans la pierre par les roues des charrettes, uniques moyens de transport pendant plusieurs siècles pour atteindre cette zone reculée dans les forêts. Ce qui me frappe, c’est que pour un endroit à l’intérêt si restreint, il y a déjà une demi-douzaine de mendiants, la plupart étant des enfants. Pourtant, pas de ville ou même de petit village à quelques kilomètres à la ronde. Même en essayant de faire avec, je ne pourrai vraiment me faire à une telle densité de mendigots, que nous retrouverons tout le long de la journée.

A peine le temps de se reposer, nous arrivons à la base de Griddhraj Parvat ou Cime des vautours. Le lieu est connu pour avoir accueilli les méditations du Bouddha, ainsi que son enseignement du Sutra du Coeur (Prajnaparamita Hrdaya). Trois siècles après sa mort, c’est aussi ici qu’a eu lieu le premier concile bouddhiste. Nous entamons les marches de ce mont de 700 mètres, en jetant des coups d’œil aux nombreux vieillards, femmes et enfants implorant la pitié. Beaucoup sont aveugles, je devine les yeux percés d’un nouveau-né.
Un peu plus haut, nous retrouvons un groupe de touristes singapouriens ; leur style vestimentaire occidental donne une drôle d’impression avec leurs visages asiatiques. Ajan nous fait partager son immense culture en nous commentant deux lieux, quelques mètres en dessous du sommet, où deux disciples du Bouddha, Mokalana et Sariputta ont passé plusieurs années de leur vie, ce dernier atteignant l’éveil sous un rocher.
Le temple que l’on voit sur l’autre montagne, Vishwashanti Stupa, est à effigie du maitre japonais Suzuki.
A la crête se trouve, gardés par deux soldats, les restes de fortifications de la petite habitation où Bouddha est resté à méditer plusieurs années durant. Le lieu est sacré pour les bouddhistes et Ajan nous le rappelle en animant une série de prosternations et la récitation de chants en Pali. Nous aurons d’ailleurs l’occasion à plusieurs reprises dans la journée de nous exercer à ces rituels. Quelques minutes plus tard, après qu’un indien ait demandé rétribution pour avoir prétendument ciré les tongs en plastique de Ben, c’est à une dizaine de minutes de méditation que nous nous essayons, sous le rocher de Sariputta. J’avais arrêté ma pratique à mon départ d’Angers, et la présence du groupe de touristes autour de nous (qui nous photographient d’ailleurs) n’aide pas. Difficile de se concentrer, et douleurs des jambes et du dos. Classique, quoi.
Sur la descente, Ajan achète des fruits à des petits marchants ambulants. Nous les goûtons autour d’un petit repas, au « restaurant » du lieu. En notre honneur, des musiques européennes sont jouées. On en est franchement reconnaissants.
La route reprend. L’arrêt suivant est proche, et, pas franchement aidé par l’accent de Ajan, je comprends pas grand chose à ses explications. Pour info, il serait question des ruines du Jivaka Komarabhadda, hôpital à l’époque du Bouddha. Toujours est-il que quelques nécessiteux sont encore présents. Ward et Marie ont un beau succès avec leur distribution de bonbons, alors qu’un vieille homme est contraint de rester accroupi pour cause d’une sorte de tendons de peau liant ses genoux au dessus de ses pieds. Bien que nous ayons un guide de premier choix en la personne d’Ajan, un autre vieillard, après nous avoir montré trois cailloux, s’écrie quand nous partons : « Je suis vieux et ne demande rien, votre aide serait grandement appréciée« …
Quelques centaines de mètres plus loin, on nous propose des paquets de cacahuètes pour donner aux singes « qui sont très méchants !« . Nous sommes au Bimbisara Bhandagara, lieu de refuge des moines en saison des pluies. Il paraitrait qu’un trésor se cache dans les murs de la grotte creusée, à qui saurait décrypter les écritures peintes.

Derrière : Shitoung, Dominic, Marie - Devant : Ajan, Ward, Ben
Énième halte, cette fois-ci au Maniya Mah, petit temple où ont reposé des reliques du Bouddha pendant plusieurs siècles. Prosternations et chants sont de mises. Une petite discussion avec un groupe d’indiens jaïns nous apprend que le lieu est saint pour les pratiquants de cette religion aussi.
Nous retrouvons un milieu urbain avec notre visite suivante : les bains publics de Tapodharama. L’eau venant des montagnes y est naturellement chaude et les compartiments distincts selon les castes. Il s’agit d’un nouveau lieu saint pour les hindous, ce qui explique le nombre impressionnant de mendiants. Sur le retour, j’hésite à prendre en photo un jeune homme qui porte ses deux jambes sur les épaules. Dominic se pose la même question, nous en débattrons le soir arrivé. Devant de tels cas, on se demande franchement comment, physiquement, de telles malformations sont possibles, et on ne peut jamais vraiment mettre de côté l’hypothèse de la blessure volontairement provoquée. Tout ça n’aide pas à relever le niveau de misère ambiante.

Castes supérieures
Quelques mètres plus bas, l’eau n’est pas perdue…

... vraiment pas perdue.
Il faut payer une petite dot pour entrer dans le parc du monastère Veluvana ; c’est ennuyeux mais cela est la garantie d’un lieu propre et sans population des rues. Les prosternations sont vraiment douloureuses avec la fatigue, mais on fait tous un effort en espérant y trouver peut-être un réveil spirituel. Retournant vers la sortie, des gardes nous encerclent et disent assurer notre sécurité, dans ce parc désert et totalement dégagé… en espérant qu’Ajan leur fasse don de petites fioles d’huiles naturelles facilitant la respiration.
La route est plus longue, me permettant de m’offrir une petite sieste, avant d’arriver à l’Université Nalanda. L’institution bouddhique a été érigée sur 14 hectares, en 427 de notre ère. Pendant 750 ans, l’université était l’une des plus importantes du monde, accueillant par périodes 10 000 étudiants, certains venant de Chine ou encore de Grèce. C’est un conquérant musulman turc qui y a mis fin, en la brûlant (en 30 jours, quand même !), en 1197. Ajan ne perd pas ses bonnes habitudes et nous invite une nouvelle fois à quelques minutes de méditation, mais cette fois-ci en précisant quelques conseils de respiration et de posture. Ça nous aide bien.
Pendant les deux heures du trajet retour vers Bodhgaya, j’entretiens un fond sonore avec Ben, alors que tout le monde dort. La journée n’est pas finie : nouvelle leçon d’Ajan, à quelques mètres du Bodhi Tree, sur les devoirs des parents et des enfants, avant une dernière session de méditation. L’excellent resto Thai n’en est que plus appréciable.
Album photo Bodhgaya, day 2
Mardi 8 décembre : ultimes illuminations
Dernière matinée à Bodhgaya, je l’entame en achetant un t-shirt au magasin à deux pas de notre hôtel. La veille, j’ai fait la connaissance de Kundan, le jeune gérant du magasin, qui propose d’un côté de nombreux bouquins sur la méditation, le bouddhisme, etc., et de l’autre, tout plein de fringues. Il y a toujours des hymnes hippie des années 70 qui sortent de l’enceinte cachée par un petit tableau en vente, au devant de la boutique. Kundan reste là, assis autour d’une table, à siroter un chai ou une bière. Son anglais est parfait et sa femme belge. Après avoir passé 15 ans dans les rues de Bodhgaya, il a travaillé dans cette librairie, dont il est devenu le gérant en 2001. Il a maintenant 26 ans, et son Kundan Bazar est un arrêt obligatoire pour tout européen en visite dans le coin, attiré par les mélodies de la jeunesse américaine en recherche de réponses spirituelles. La veille, c’est un allemand accoudé à sa table de jardin que je rencontre ; il vit ici et travaille seul pour un projet humanitaire à l’attention des malades de la polio à 20 kilomètres à la ronde. Et je me demande si, moi, je serais capable de vivre dans une région si reculée d’un monde que je comprends déjà à peine.
Nous retrouvons Ajan sous la grande tente réservée aux moines lao, à quelques dizaines de mètres de l’arbre. Il discute, à l’aide d’un micro, avec deux nonnes chauves et souriantes (okay, pas sur la photo) qui sont à nos côtés.
Il entame la dernière visite du séjour : les monastères de la ville. Sri Lanka, Inde, Thaïlande, Bouthan, et enfin la gigantesque statue du Buddha.
Nous retournons à l’arbre pour rencontrer un autre moine, qui nous accompagne plus loin dans la ville, où des repas sont offerts par milliers sous une tente géante.

Les dons aux moines, tout le monde y a droit.
Dernier passage par l’hôtel et par le monastère lao, pour remercier et dire adieu à Ajan et Ben. Nous les retrouverons bientôt à Delhi.
Autorickshaw pour Gaya, les routes sont rarement en bon état mais ça nous fait marrer. On attend sur les quai bondés le train pour Delhi. Son départ est confirmé ; il planait un doute après qu’un accident ait eut lieu la veille sur les rails de la région. Dominic reste avec moi, Ward et Marie prenant le même train mais continuant le périple spirituel en s’arrêtant à mi-chemin. Après une petite sieste dans notre sleeper class assez populaire et bruyante, nous ne sommes plus bercés par le mouvement du train et pour cause : il est en arrêt, et le restera pendant plusieurs heures, en raison de perturbations sur les voies. On fait un super détour, allongeant notre trajet de 14 heures à… 26 heures. Oui oui. Alors on prend son mal en patience, on écoute le super album de The National (conseillé par le baroudeur nord-américain François), on dort bien malgré le cri de peur d’une indienne à 4h du matin (il serait question d’un filou…), et puis on passe les dernières heures loin de la couchette surélevée, en se disant que ce ciel gris de pollution nous rappelle bien qu’on est arrivé à Delhi, à la maison.
Album photo Bodhgaya, day 3
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Shitasse tu baroudes N’Amour *o*
Je reste bloquée sur l’image de toi en train de t’essuyer les yeux après l’essai culinaire laosien xD
Merci pour les photos colorées et véhiculant un petit peu d’étranger, j’suis ravie de voir que tu te trimballes et que même après autant de moi, tu continues à découvrir (et à nous faire découvrir, j’attends la visite en live) >> Le train et le voyage, ça fait totalement le Darjeeling Limited quand même xD !
Bisous doux !
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Dude, ta première connexion ever depuis Calgary !! Superbe report, je retrouve les qualités de voyager en solitaire. Tu t’en sors très joliment, et le fait de pouvoir pousser la progression des lieux en tous sens est proprement magnifique. Ici le rythme est plus rapide et laisse peu de temps. A 5h de sommeil par jour depuis deux semaines, je suis progressivement en panne de vitesse.
More love !

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