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A Mumbai family

Aéroport domestique, Delhi

De l’heure cinquante du vol Delhi-Mumbai, je ne garde en mémoire que quelques minutes : la nuit a été blanche et occupée, afin de boucler tout un tas de petits trucs avant le grand départ. Par le hublot, alors que nous atterrissons, je vois les bidons-villes à même la piste, genre Slumdog Millionnaire. Et je me demande si les murs barbelés sont suffisants. L’hôtesse prend le micro et annonce, mine de rien, que la température extérieure est de 29 degrés Celsius ; la nouvelle me fait sourire et enlever mon pull jaune, qui ne trouvera finalement pas grande utilité en ces latitudes.

Jared m’accueille bras grands ouverts dans la seconde ville du pays. Après avoir hésité, il opte pour le taxi. Retrouvailles, un an après mon départ de la Truman State University. Il y a quelques mois, on s’est loupés de peu : moi qui m’en vais en Inde, lui qui arrive à Nice pour quatre mois d’échange. On en discute et il me rapporte une expérience connotée internationale plutôt que française, comme il arrive bien souvent pour les étudiants étrangers.

Seawoods Estate

Une heure dans le four qui fait office de voiture, on arrive à New Mumbai. La gigantesque zone à l’Est de la mégapole est ce qu’on appelle new city ou planned community: les autorités ont développé sur 350 km2 une ville résidentielle et de commerce, en prévision de l’éclosion démographique. La famille de Jared réside dans l’élégant Seawoods Estate, complexe contenant une soixantaine de tours assez luxueuses pour plus de deux mille appartements, bâties il y a dix ans. La maman est très accueillante et parfaitement anglophone, comme toute la famille que je vais découvrir petit à petit. Quelques minutes plus tard, c’est du papa, commandant de bateau de transport de pétrole, cinquantenaire encore en belle forme, toujours décontracté et affichant le sourire, que je fais la connaissance.

Arrivé de notre belle Gaule le matin même, Jared est tout comme moi un peu serré niveau sommeil. Petite sieste en redécouvrant les joies du nez plein pour cause de ventilateur, cela dit indispensable, dans l’appartement, un étage plus haut, loué par les parents à l’occasion de notre venue. Dominic, l’ami baroudeur allemand avec qui j’étais allé à Bodhgaya, est à Mumbai et me contacte sans tarder. Quelques minutes plus tard, je vais le chercher avec Jared à la gare de Nerul, principal quartier de New Mumbai. De retour, nous prenons un plaisir fou en échangeant quelques minutes d’improvisation, lui à la guitare, moi au piano. C’est d’ailleurs la première fois que j’ai l’occasion de pratiquer depuis que je suis arrivé au pays du poulet-curry.

Nous manquons la messe nocturne afin de pouvoir profiter du carnaval qui a lieu au bout du gigantesque lotissement. Quelques stands, plats à emporter, et scène avec shows des résidents. Le niveau de danse est impressionnant et atteint son paroxysme avec un groupe de petiots sur un medley du regretté mais éternel Roi de la Pop.

Nous retrouvons des amis de Jared ; l’horizon d’une soirée arrosée se profile. Pause restauration dans un coin de la zone, les tables sont posées au hasard sur une grande pelouse, à quelques mètres de la piscine. Difficile de se plaindre.

L’appart de l’hôte d’une soirée est plutôt classe; la rénovation en cours fait déjà effet. Une fois fini, les propriétaires pourront espérer de ce logement d’environ 150 m2 une rente mensuelle de 60 000 roupies, soit nettement au dessus de ce que j’ai à Delhi, mais même, aussi d’un prix angevin. Mumbai est une ville chère, on me le précise plusieurs fois. Et bien que n’étant pas dans l’un des quartiers vraiment bourgeois, il s’agit ici d’une population dense mais plutôt aisée : la fameuse middle class.

A mon avis, la diversité n’est pas folle dans les soirées des jeunes gens à travers le monde : ça boit, ça fume, ça écoute de la musique, ça se marre et c’est l’essentiel. J’importe le jeu du caps et obtiens un certain succès. Dominic décide de rester passer le nuit pour choper le premier train matinal, alors que moi et Jared rentrons recharger un peu les batteries.

Vendredi 25 décembre : Noël en famille

Les miracles arrivent même en Inde : c’est à 7h45 que je me réveille le 25 décembre, et, s’il vous plait, pour aller à la messe. Le succulent petit déjeuner, cuisiné par la maman, met forcément de bonne humeur pour commencer la journée. Le rickshaw est matinal ; nous rejoignons l’église du quartier, au style récent : la Matru Milan Church. La célébration est tenue en anglais uniquement, par les 4 prêtres présents. Les pratiques sont très proches de ce que l’on connait en France, si ce n’est que pour une ou deux prières, l’ensemble de l’assemblée s’ageunouille.

Le 25 décembre est un jour sacré pour la famille en Inde, dans sa version chrétienne. En me réveillant de ma sieste quotidienne, c’est un petit monde que je découvre dans le salon de Jared : une demi-douzaine d’oncles et tantes ont répondu à l’appel, du côté du papa me semble-t-il. Ajoutez-y les enfants, une petite dizaine, deux grands-mères, un buffet, des fauteuils et vous obtenez un Noël sacrément réussi. L’ambiance est totalement décontractée, les blagues fusent, tout comme les embrassades gratuites et autres claques dans le dos. On m’invite à montrer mes talents de pianiste ; un oncle comprend vite la supercherie et s’écrit : « T’aurais pu t’entrainer quand même ! ». Tout le long de l’après-midi, résident en arrière-fond quelques chants de Noël alternant avec les plus grand hits rock des années 70. Tout le monde chante.

Quelques minutes plus tard, c’est un autre oncle qui lance l’aparté. Très rapidement, il me confie son réveil spirituel d’il y a quelques mois, quand il a pris conscience que Dieu était encore là pour lui malgré toutes les erreurs qu’il a commis par le passé. L’insistance qu’il porte sur le sujet met en valeur l’authenticité de son expérience et rappelle la culture chrétienne profondément ancrée dans toute cette famille aux racines notamment portugaises.

La jeunesse a besoin de prendre l’air. Alors on retourne en innocente enfance, aidés par les balançoires et autres tourniquets.

Avant de nous essayer à l’improvisation théâtrale.

Il fait chaud mais nous sommes quand même en hiver : la nuit tombe tôt. Dans le bureau, les membres de la famille se passent le relai pour discuter via Skype, avec l’oncle qui a récemment migré au Canada. Bientôt les adieux, mais avant, la protocolaire remise de cadeaux. La famille a opté cette année pour de l’argent, pour simplifier l’affaire à tout le monde. Les tantes préparent les enveloppes dans la chambre et viennent les offrir aux petits enfants, et aux grands quand ils ont été sages. Je ne suis pas tellement sûr de l’avoir été, mais ils doivent pas être au courant alors je reçois moi aussi plusieurs billets, surpris et un peu gêné.

Samedi 26 décembre : recette oubliée, cinéma 3D

Jared m’en avait parlé depuis mon arrivée, alors autant faire des heureux : notre french crepes party a enfin lieu en ce samedi après-midi ensoleillé. Je fais honte à ma nation en allant chercher la recette sur internet, mais je m’en sors pas trop mal, non sans l’aide de la housewife et son mixeur. Nous retrouvons les camarades de l’autre soirée, pour un petit gouter dans les règles de l’art : même l’ami Nut est là. Bien casés dans le salon de l’appartement du 4ème étage, le moment est fort agréable et le dernier album de People Under the Stairs est la bande son idéale.

Découverte du train de la capitale économique du pays, le soir, avec Jared et Joshna, la petite sœur. Un peu vieillot, rempli, les portes grandes ouvertes tout le long. Il faut une bonne heure et demi pour rejoindre le quartier Andheri West, où nous retrouvons une petite partie des cousins. Très bonne surprise quand on m’apprend que les rickshaws de Mumbai fonctionnent au meter (compteur) : finies les arnaques et le marchandage fatiguant. Arrivée à Fun Republic, complexe mixant cinéma, club, salle de bowling et Mc Do. Une des cousines nous montre le petit carton d’une des publicités qu’elle a fait pour Nokia récemment. Quelques semaines plus tôt, elle posait pour Coca Cola. L’ami connecté dans le business aide bien cette affaire juteuse mais encore officieuse.

Aux portes du cinéma, tu peux taper la balle pour quelques roupies…

Tous mes potes français de Facebook en parlaient alors il faut se faire une idée : nous avons décidé d’aller voir le dernier film d’animation de James Cameron, Avatar. Ma caméra est dissimulée dans le sac à dos de l’ami de notre starlette, mais comme les portes magnétiques sont mal réglées, tout le monde sonne et personne ne se fait vérifier. Avant la séance, je suis surpris de voir l’écran nous demander de se lever pour l’hymne national indien, illustré par une vidéo quasi propagandiste montrant de valeureux soldats formant une chaine humaine dans les neiges d’une montagne, probablement l’Himalaya. Deanne, l’une des cousines, m’explique que cette diffusion est une obligation de la loi, avant tout film. Près de trois heures plus tard, l’expérience 3D avec humanoïdes bleus aura été plutôt divertissante mais sans grande surprise, pas transcendante. Surtout que quelques heures plus tôt, l’éternel ami François me rafraichissait mes vieux souvenirs du bouleversant Children of Men, dans son Top 25 de la décennie.

Le rickshaw nocturne défit toute concurrence et ce n’est pas de refus, en direction du petit quartier de bâtiments résidentiels un peu délabrés où Deanne habite avec ses parents. La dizaine que nous sommes, ça rentre dans sa chambre-salon ; les matelas sont à l’indienne, autrement dit plutôt fins et directement au sol. La jeune génération est ravie de se retrouver et le montre bien en bavardant pendant plusieurs heures, et j’ai l’impression d’être vieux quand ils satisfont enfin mes implorations, à 5h, en rejoignant à mes côtés l’amie Morphée.

Dimanche 27 décembre : sur les traces des attentats

Album photo du mariage du grand cousin.
L’ouvrage est super bien réalisé et précieusement gardé.

Un dimanche dans les règles de l’art : lever tardif, bouffe commandée et Scary Movie suivi de Friends pour lancer la machine. Avant de laisser tomber au profit d’une sieste bien méritée. On finit par se motiver vers 17h. Il faut dire que même en cette période de l’année, il fait chaud l’après-midi à Mumbai.

Censés nous rejoindre à la station de métro, nous perdons le fil des cousins et je n’ai pas l’occasion de leur dire au revoir. Avec Jared, on descend vers le centre de Mumbai ; il faut une bonne heure sur la Harbor Line pour atteindre la VT Station, triste cœur d’une fusillade lors des attentats de fin 2008. Après un petit passage en taxi, nous arrivons au Gateway of India, sorte d’Arche comme à Paris ou Delhi, mais cette fois-ci, face à l’océan. Qui est plongé dans le noir, ce qui n’effraie que les touristes qui continuent d’affluer dans les nombreux bateaux dédiés à leur cause. Involontairement, visiter les endroits fars de Mumbai revient à suivre la progression des attaques de l’an passé : à quelques mètres du Gateway, l’hôtel Taj Mahal, où avait eu lieu la prise d’otage. Sécurité démultipliée pour le fameux palace ; il reste cependant facile d’y rentrer. Mais premier avertissement quand je demande si on peut photographier : ma caméra est victime d’un crime de faciès, les vidéos n’étant pas autorisées. Plus loin, nous marchons dans un couloir avec Jared quand un molosse sud-est asiatique nous arrête en nous indiquant que la visite n’est pas autorisée. Rien de mieux pour confirmer l’impression que j’ai, depuis que je suis arrivé en Inde : difficile d’être à l’aise dans les endroits luxueux de ce pays qui ne l’est pas.

Taj Mahal Hotel

La ballade dans le Mumbai assombri continue ; l’ambiance vire d’un coup dans le plus tellement serein : petites rues, accosté pour de la drogue à plusieurs reprises… Un taxi et son chauffeur honnête et tout sourire nous remet dans le droit chemin, vers la « promenade des anglais » de Mumbai (Jared vient de passer un semestre à Nice…) : Marine Drive. Beaucoup de monde, paysage certainement pas moche mais pas grand chose à voir dans la nuit.

Marine Drive

Nous nous promenons dans le coin, et tournons autour d’un stade de cricket, le Brabourne Stadium, jusqu’à trouver des places gratuites et d’en profiter. Encore une fois, vidéo interdite donc j’y vais incognito et vous rapporte ces images pour lesquelles j’ai risqué ma peau.

Je demande à Jared un tour « à valeur émotionnelle », et je suis servi, littéralement, au petit restaurant où lui et sa famille avait l’habitude d’aller, une fois l’an, durant ses jeunes années. J’y trouve des macaronis coco, plutôt rares en Inde, mais communs à Goa. Tant mieux.

On aime ça alors on ne compte pas : il faut bien une heure trente pour retourner à la maison. Arrivé au complexe, je suis sur le point d’en photographier l’entrée quand le garde intervient, encore une fois. Jared m’explique que des photos de la zone ont été trouvées au Cachemire : le quartier, plutôt riche, est une cible idéale pour une attaque terroriste. En Inde, le risque est toujours présent.

Lundi 28 décembre : thali à volonté et appart’ témoin

Ce sont les parents de Jared qui mènent la danse en ce dernier jour à Mumbai. Je ne sais pas trop où nous allons, mais les autoroutes ont un standard européen et le prix qui va avec. Le paysage est légèrement montagneux en direction de Pune, deuxième ville de l’état de Maharashtra et principalement connue pour ses Universités.

L’intérêt de voyager avec des locaux, c’est bien sûr qu’ils connaissent tous les bons plans. Pause gastronomique au Mayur, resto de renom dans la contrée, avec thali délicieux et à volonté. Le thali est le plat indien par excellence : 5 ou 6 petites portions de différents mets, souvent en sauce, que l’on mange à la main ou avec un roti (petit pain sec).

J’avais cru comprendre que nous allions visiter la maison de vacances de la famille, mais il s’agit en fait d’un appartement récemment acheté dans un complexe résidentiel brand new de Pimpri, ville concomitante de Pune. Les bâtiments sont tout juste finis ; les propriétaires en visite côtoient les locataires emménageant. L’appartement des parents de Jared est standard : grand salon-salle à manger, cuisine en retrait, 3 grandes chambres.

Dans un autre bâtiment, je visite le même appartement, mais en version témoin, autrement dit meublé super classe. Je m’attends à un tarif de location plutôt élevé, mais on m’explique que le loyer mensuel est de 15000 rs en vide (210 euros), 20 à 25000 en meublé (360 euros). Les prix sont donc plutôt bas, même en comparaison avec mon appartement de Delhi, que je considérais déjà comme une bonne affaire. C’est surprenant, étant donné que les prix de Mumbai flambent depuis quelques années déjà. A l’achat, il faut coûter ici environ 50 lakhs, soit 5 millions de roupies (75 000 euros).

Appartement témoin

Dernière soirée en famille ; Joshna la petite sœur essaie d’avoir le père à l’usure à propos d’un droit de sortie Saint Sylvestrien. Un petit verre de Bailey’s est échangé chez deux amis de Jared, depuis leur généreux balcon. Les deux frères sont de nos âges ; l’un à 19 ans et étudie l’ingénierie, l’autre à 24 ans et est interne en médecine, suivant les traces des deux parents. Une fois de plus, avec un tel background culturel et économique, il n’y a aucune barrière entre nous. On finit la soirée à se marrer autour des photos de l’encyclopédie du body-building, signée Schwarzy.

Une multitude de visages

J’aurais le temps et l’occasion de retourner à la ville de Bollywood pendant les deux ans et demi qui me restent ici, et c’est une bonne chose : de cette ville à l’ambiance et l’organisation agréable – dixit mes camarades occidentaux – je n’ai pas vu grand chose. En revanche, j’ai eu la sacrée chance d’avoir par le biais de Jared l’aperçu d’une famille indienne, de l’intérieur. Il s’agit en fait d’une première pour moi : le médium de l’ensemble de la famille étant l’anglais, j’ai pu tout comprendre de leur interaction, de leur discussions, des sujets du jour. De plus, leurs racines portugaises, et donc chrétiennes, ont ajouté un ensemble de valeur qui me sont déjà familière, permettant un échange plus facile et rapide. A contrario, ces points communs empêchent de faire de cette rencontre un réel dépaysement : c’est une famille indienne aux valeurs proches des miennes que j’ai trouvé ici. D’ici quelques mois, avec l’acquisition espérée d’un bon niveau en Hindi, j’aurais peut-être l’occasion de renouveler l’expérience, cette fois-ci dans une famille à la tradition Hindu et parlant la langue principale du pays. Quoi qu’il en soit, j’avance dans mon expérience en remarquant qu’il n’y a pas d’indien type mais plutôt une multitude de visages de l’Inde. Tous sont également indiens, tous sont l’Inde.

Album photo “Mumbai »

  • LL

    Enormissime non ?

    Ca c’est du Nawel, un vrai de vrai, avec même un petit cadeau au bout *o* Je m’inquiétais pour toi en cette période mais au final, j’suis à deux doigt de dire que tu étais très bien là-bas dans ton univers de découverte xD

    Bisous doux et encore bonne année !

    PS : Il a apprécié Nice ton copain Jared ? J’ai beaucoup d’amis Erasmus là-bas, mais à part moi qui suis merveilleuse, ils ont du mal…

  • J

    Je ne trouve nul part de petit lien pour t’envoyer un mail directement donc je me résous à t’écrire en commentaire.
    J’ai découvert ton blog pendant les vacances de Noël et j’ai mis plusieurs jours à lire tous tes articles mais je peux te dire que tu m’as littéralement fait RÊVER !
    Et là il y a quelques jours j’ai appris que j’étais affectée pour mon année à l’étranger à New Delhi, Inde, conformément à mes voeux les plus chers (oui oui), le BONHEUR !
    Donc voilà c’est juste extra, et quel malheur ça aurait été de m’extasier devant ton blog pendant de si nombreuses heures pour découvrir qu’au final ce n’est même pas en Inde que j’aurais passé mon année à l’étranger… !
    En attendant ne te gêne pas pour écrire de NOMBREUX nouveaux articles, après en avoir lu plusieurs par jours je n’aime pas beaucoup devoir attendre des semaines pour en lire des nouveaux !

  • J

    Et deux petites questions cruciales, si tu prends le temps de répondre :
    1) C’est bien l’hindi qui est parlé à New Delhi ?
    2) Les filles en Inde peuvent-elles mettre des jupes et montrer leurs jambes ?