— Hide menu

Le paradis au bout du billet

L’adieu gastronomique de Mumbai, en mon honneur, est apprécié : la maman de Jared a préparé des crêpes qui me font dire que je n’ai pas été un si mauvais professeur. Embrassades sur le quai du train pour Goa, au Lokmanya Tilak Terminus.

J’échange un puff, pâtisserie locale, avec un indien pendant l’heure qui nous sépare du départ. Sans tarder, un couple de néerlandais arrive et me demande s’ils peuvent s’asseoir à mes côtés. Ils ont pris les tickets 30 minutes plus tôt et ont hérité bien entendu de l’indigne chair class. Maartie est prof de musique et Bob tient une entreprise de rénovation. Profils-types des baroudeurs d’un mois ou deux en Inde, avec passage à Goa pour le nouvel an, à l’exception du fait que Bob, le trentenaire, a déjà passé quelques mois ici et en Asie il y a dix ans de cela. Il avait d’ailleurs eu l’excellente idée de revenir aux Pays-Bas par la route, réussissant à trouver son chemin dans les limites de son budget… 250 dollars.

Les gares sont nombreuses à Mumbai, et même si le départ affiche un train plutôt vide, on ne tarde de revenir aux standards de densité à l’indienne. Cinq jeunes indiens rejoignent notre compartiment ouvert. Tous sont de jeunes employés en ingénierie ou en électronique, à l’exception d’un, en Master à l’Université South California de Los Angeles. Un autre nous montre sur son téléphone les photos de la Mercedes achetée récemment, l’entreprise de papa assurant une rente confortable pour les décennies à venir.

On se passe le relai pour les siestes sur les banquettes supérieures. Les néerlandais restent avec nous et prennent part à ce partage culturel très convivial. Et je me dis que oui, je ferrais bien de voyager plus souvent en solitaire. J’explique les bases du rubik’s cube à Bob, après avoir acheté le jeu quelques heures plus tôt à un marchand ambulant aveugle.

Vers 17h, je profite de l’une des quelques pauses en gare pour prendre en photo les nouvelles amitiés nouées. Je tourne la tête et croise le regard d’un autre couple de blancs.  C’est suffisamment rare, beaucoup d’occidentaux cherchant apparemment à limiter les contact avec leur semblable. Nicolas et Marion sont français ; ils ont eux aussi la trentaine. Leur jeune carrière de, respectivement, manager de resto hypes et de publicitaire a pris fin il y a quelques mois, après un sursaut existentiel leur ordonnant de faire autre chose de leur années restantes. Le couple affiche donc une réjouissance contagieuse pour ce voyage qui surpasse leurs attentes. Et bien sûr, qui dit 6 places dit 10 places alors ils nous rejoignent pour le restent du trajet.

Les 12 heures de voyage sont rapides en de telles compagnies ; Marion me fait marrer avec ses innombrables histoires dans le monde sans pitié de la pub parisienne ou de son école de commerce montpelierenne. Goa n’est pas une ville mais un State (province), le compartiment se vide alors au rythme des petites stations que nous croisons.

L’arnaque des chauffeurs de rickshaws est en principe évitée par un système proposé dans les grandes villes indiennes : le prepaid taxi. En principe, car ils se font encore un sacré profit pour 10 minutes de course. Pas trop le choix ici. Margao, ville centrale de la province, ressemble à une petite ville balnéaire en côté Atlantique. Je retrouve Ward, scandaleusement bronzé pas loin de Benaulim Beach, devant un petit super market paumé, et nous rejoignons Dominic pour un peu de repos en hôtel avant le début de l’aventure goanne.

Mercredi 30 décembre : hectic Palolem

Les prochains jours se passeront avec Lauren et Amanda, anglaises, Jordynn, canadienne, David, néerlandais, tous étudiants à Delhi University, ainsi que Alex, ami hollandais de David, tout juste arrivé la veille, et Ward. Dominic nous fausse compagnie et part rejoindre un ami à North Goa.

Dans le bus vers le sud de la province, je parle à mon voisin. Ranu est un indien de 28 ans et a un petit boulot à Goa. Il va à Panaji, petite ville au centre de Goa, pour visiter un ami rencontré sur Internet. Le contact est chaleureux, et juste après son arrêt, il m’envoie un texto : « Dear sam, i love handsome males very much. So i went panaji 2 bed with my friend. ». Ça fait rigoler David et Alex ; quant à moi, cela m’évoque une discussion que j’ai eu la veille avec Nicolas, dans le train. Ce dernier me racontait avoir lu qu’il y a plusieurs dizaines de millions d’homosexuels en Inde. Un tel chiffre semble sur-réel mais devient compréhensible quand on voit la sur-représentation d’hommes et l‘accessibilité ultra réduite aux femmes : pour la majorité des indiens, l’abstinence est encore de mise avant le mariage, le mariage étant par ailleurs limité par les conditions économiques et de castes de la famille. Je vois alors sous un nouvel œil la camaraderie très proche qu’affichent de nombreux jeunes garçons, ou encore leur attitude vis-à-vis des blanches, qu’ils voient probablement comme des femmes plus facile à atteindre.

J’espérais trouver à Benaulim le cliché « carte postale » ; il s’agit plutôt d’une petit ville organisée autour d’une longue plage. C’est semble-t-il le centre des nuits mouvementées de South Goa. L’avenue menant à la plage est bordée de petites boutiques, et la plage, de restaurants. Tous les hôtels sont plein en la fin d’année, autrement dit la haute saison : autour du Nouvel An, réserver n’est pas une mauvaise idée.  Bonne surprise pour les papilles : nous sommes au Sud de l’Inde, on trouve de la viande bovine plus facilement. Le steak est grandement apprécié, les pieds dans le sable. C’est la première fois que je vois autant d’occidentaux sur un même lieu, depuis mon arrivée il y à cinq mois.

Le match de beach-volley rassemble indiens et étrangers. L’eau est plutôt salée, garantissant de longues heures de planche sans effort. Mais ça inquiète les copains quand je reviens une heure plus tard et que la lune éclaire déjà la baie.

Diner sur la plage, et narguilé dans un des bruyants bars. Comme nous sommes déjà un petit groupe, les chances de rencontres extérieures sont réduites. De quoi confirmer mes désirs de voyages en solitaires.

Jeudi 31 décembre : le choc des réveillons

Les nuages de la veille ont laissé place à un soleil unanime. Mon espoir de bronzage n’est pas assez fort pour affronter une telle chaleur ; je me réfugie pendant quatre heures de l’après-midi dans notre chambre partagée de l’hôtel.

Quelques jours plus tôt, mon amie sud-africaine Gulshan me parlait de son pote Faheem, de passage en Inde pour quelques semaines. Manqués de peu à Mumbai, on arrive enfin à se retrouver, histoire de fêter le nouvel an en bonne compagnie. Nous découvrons la rive droite de la plage Palolem, coupée par une petite rivière, qui nous surprendra sans tarder, contraints à rentrer à la nage en gardant l’appareil photo au dessus de nos têtes.

Pour le réveillon, la plage est un peu plus agité que d’accoutumée. Nous choisissons sur l’étalage des restos les poissons et crustacés dégustés grillés quelques instants plus tard. Si la baie compte plusieurs dizaines de bars, deux ou trois sortent du lot (grâce à leur sono peut-être ?) et attirent le plus de monde.

Photo by Faheem

Nous entamons quelques pas de danse sur le sable et des titres Top 50, avant de remarquer une bonne cinquantaine de jeunes hommes indiens, qui regardent fixement les blancs que nous sommes. Ils me font penser à de jeunes ados en manque de confiance pour affronter le dancefloor, attendant sur les chaises adossées au mur. La blague devient plus dérangeante quand la scène se prolonge, minute après minute. On partage une danse avec eux, mais dans l’unique but de rire entre nous de l’étrangeté de leurs mouvements.

Photo by Faheem

Des jeunettes blanches en maillot et des indiens en meute, ça fait toujours cocktail explosif. La canadienne réagit sans retenue quand un indien lui photographie la poitrine. Du coin de l’œil, j’observe sans me lasser le regard d’inconfort et de pitié des occidentales qui se font approcher par des indiens un peu gauches. Et je soupire en réalisant le fossé entre les deux cultures. Des indiens venus de nulle part nous adresse un « Happy new year ! » et tendent la main ; quelques filles les ignorent. Tous les indiens n’agissent pas de la sorte : on trouve même des groupes mixtes, mais il s’agit alors de jeunes d’un autre niveau social. Ce sont les étudiants que je vois sur mon campus ; eux ne nous sautent pas dessus, ils restent d’ailleurs plutôt entre eux. Plus proches des européens question porte feuille et style de vie, ils le sont aussi forcément question mentalité.

Photo by Faheem

A peine le temps d’un zip de bière, j’entends mon nom clamé : Laurie, camarade de lycée, est là aussi avec ses potes étudiants en école de commerce, en échange pour un semestre à Delhi. Je savais sa venue au sous-continent mais n’avait pas eu de nouvelles de ces cinq mois ; je la rencontre complétement par hasard sur une des plages prisées de Goa.

Le smurf ça creuse, alors on se paie avec David et Alex une petite bière en matant les highlights de l’Euro League. La discothèque de la plage, au fond à gauche, dans les rochers, vient d’être fermée sur ordre de la police : il est 3 heures. Un chicken noodles pour caler le ventre, en regardant les clients endormis du resto qui ont pris d’assaut toutes les tables.

De cette soirée et de l’intense choc culturel déployé, je sors un peu confus. J’ai l’impression que nous autres occidentaux nous invitons dans leur monde et y imposons, y exposons nos règles, nos habitudes, nos excès. Rarement l’Indien fait la loi dans ces situations : on marchande, on ordonne, les filles réagissent sans réserve au moindre mouvement jugé déplacé. Le partage, l’échange, la découverte de ce qui est ignoré, de ce qui est mal perçu, semble pourtant facile, mais il a rarement lieu.

Vendredi 1er Janvier : épique Kankon

La nouvelle décennie sera sacrément busy si on se fit à son premier jour. Dans les petites rues de Palolem, nous trouvons un resto bio, ça change. Petite pause internet dans l’une des très nombreuses agences de voyage : les blancs sont uniques clients.

Les british Lauren et Amanda quittent Goa en compagnie de Jordynn, en direction de Mumbai. Une nuit de bus.

La nouvelle décennie sera aussi sportive : je me retrouve en quelques minutes coincés dans les rochers qui deviennent petites falaises, sur l’ile Kankon. Le moment est intense et épique ; je finis dans l’eau tiède, sous la lune.

Dernier diner sur Palolem, on fête ça au meilleur établissement de la plage. Pour une telle qualité et un tel milieu (petit jardin coloré), mettre le prix ne me dérange pas. La différence est flagrante jusqu’à l’attitude des serveurs, beaucoup plus relaxés et en phase avec nos normes pour ce genre de relation. Les hollandais m’encerclent, mais je ne me laisse pas faire et nous partageons au final un excellent moment.

Samedi 2 janvier : Flipper à Agonda

Avoir une excuse pour se lever à 7 heures du matin en vacances n’est pas un luxe ; ici la raison est bonne vu qu’il s’agit de rendre visite aux dauphins avant de jouer les naufragés sur la Butterfly Beach, crique quasi-inaccessible par les terres et cradossée par les centaines de touristes quotidiens.

Le petit dèj est une fois de plus bio ; je parle en patois vendéen avec Alex. Il nous quitte en compagnie de David pour le Nord de Goa. Je reste en présence hollandaise mais le ratio est plus clément.

Nos guides pour backpackers indiquent une petite plage au nord de Palolem, encore plutôt vierge de touristes et des commerces qui vont avec (ou l’inverse). Le taxi est rapide mais onéreux pour rejoindre Agonda Beach. En ce début d’année, tout ou presque et plein, et cher : le complexe H20 Agonda propose par exemple des huttes à 5000 roupies la nuit (70 euros) ! Après de nombreux refus, une âme charitable nous accueille. Marc, franco-hollandais caressant la quarantaine, tient le Something Else depuis 2 ans. L’ensemble est constitué d’une dizaine de huttes sur bambou, plus quatre chambres un peu plus grandes, face à l’océan indien. J’apprendrai plus tard que tout est reconstruit à chaque saison : deux mois de boulot avec une main d’œuvre du pays, c’est à dire pas ce qu’il y a de plus rigoureux et fidèle.

A ces côtés, il y a Jeff, un saisonnier originaire d’Evian, qui a déjà bossé aux quatre coins du globe ou presque. Mister T est un jeune étudiant goan qui se fait un peu d’argent de poche en aidant au bar. Il y a une autre jeune indienne, ainsi qu’une hippie anglophone cinquantenaire qui semble un peu paumé : j’imagine qu’elle est nourrie et logée en échange d’une participation à la labeur de chaque jour.

Le coup de cœur est direct : voilà enfin ce que je voulais trouver à Goa. Pas trop de monde, grande plage, eau tiède, huttes à quelques pas, plutôt cheap, vent frais, palmiers, rien à faire. Sublime.

Les clients de quelques jours forment une petite communauté chaleureuse, qui se rassemble chaque soir au moment du diner. Il n’y a pas de menu, plutôt quatre ou cinq plats du jour, préparés à la demande et devant les yeux. A ce rythme, les jours deviennent semaine et l’ardoise s’allonge, mais ici ça vaut le coup. Les trois chiens à la robe beige, fidèles et doux, ne quittent jamais les lieux. Quand ils ne passent pas de nombreuses heures à sommer sur le sable chaud, ils se coursent sur la plage. Entre les vaches.

Je m’endors à quelques mètres du sol, sous une moustiquaire un peu hasardeuse. Je me sens vraiment, vraiment bien ici.

Dimanche 3 janvier : dimanche sportif et rencontres francophones

Vivre au paradis n’est pas de tout repos. Levé par les corbeaux et les alléluias de l’église voisine, nous enchainons avec un petit yoga sur la plage, avec Lina, allemande émigrée au pays de Gandhi. Le soleil défie la longévité de nos efforts herculéens. A quelques mètres des vagues, deux ou trois dauphins nous souhaitent la bonne journée.

En fait si, la vie au paradis est plutôt propice au repos : entre le hamac, le sable et le matelas dans la hutte, il n’y a que de choix. Sieste matinale.

Nous trouvons dans l’unique rue qui longe l’arrière des restaurants une petite crêperie, tenue là encore par un français. Bon, vu le goût il n’est certainement pas breton, mais l’intention est bonne.

J’ai enfin du temps pour écrire, dans un cadre on ne peut guère plus idéal. Les vagues hawaïennes sont quand même là pour couper court à ma prose : je m’essaie au body board et m’en sors pas trop mal. Un fois de plus, j’observe la journée se finir, les pieds dans l’eau, en tenant du regard le soleil à l’orange dégradé.

A l’heure de l’apéro, je rejoins la table où l’on parle français ; on y mange du poisson qui sent encore : juste pêché. Je reste muet pendant une demi-heure, et quand on me demande ce que je fais ici, la discussion démarre d’un coup. Il y a Marc et Jeff du bar, Lina, la prof de Yoga, Serge, son mari, Johnny, le fils de Lina, et un ami estonien étudiant à Lyon. Le couple qui a migré en Inde il y a une vingtaine d’année regorge d’anecdotes ; ils sont riches d’une connaissance unique, ultra pragmatique. Ils l’ont mis à profit en se proposant, en marge de leur activité d’export, de conseiller les entreprises européennes s’aventurant en Inde. Car souvent, les manières de travailler sont franchement différentes et nécessitent une traduction, ou plutôt, un traducteur. Les deux ont une intense vie spirituelle, suivant les pas d’un maitre bouddhique depuis plus d’une décennie déjà. Lina se remémore ses jeunes années en me voyant : la vingtaine tout juste entamée, elle avait arpenté l’Inde, à pied et en solitaire, de village en village. Serge hésite à me raconter sa prochaine petite histoire, et pour cause. Il a signé, l’an passé, un pacte avec le diable, pour tout habitant de Delhi, en conseillant une  entreprise de… klaxons. Il a découvert qu’en Europe les normes sont d’un son de 4 secondes reproduit 40 000 fois, alors qu’en Inde chaque pression provoque 10 secondes de bruit, avec une vie de 100 000 utilisations !

Sur le terrain de l’église, les enfants partagent la batte le temps d’une pause

Le joint tourne impunément entre les générations, évidemment. Quelques énigmes pour savoir qui est le plus malin. Johnny appelle un restaurant à New York, Jeff semble préparer une petite blague en lui soufflant ce qu’il doit répéter en anglais. D’un coup, Jeff prend le téléphone et insiste avec authorité pour pouvoir dire un mot à celle qu’il appelle expressément sa fille. Il ne reste plus que moi et Johnny à la table ; nous devinons l’intimité du moment et le laissons seul.

Pendant ce temps, Ward et les hollandaises ont jeté un coup d’œil à la soirée du bar d’à côté. Depuis 16h, la playlist électro a été de qualité. Ils reviennent avec un avis unanime : tout le monde y est complétement bourré. Paie ton happy hour en après-midi sur une plage paradisiaque, aussi.

Lundi 4 janvier : un architecte et son carnet

Hawai est bel et bien dans la place ; jouer à pogo avec les vagues me donne des courbatures. Fatigué par une sieste sur hamac, je m’approche Elias, suédois en plein élan diary-ique. Pour lui les mots ne suffisent pas : le blond a la drôle de manie de cartographier tout ce qu’il trouve, alignant croquis sur paysages, à côté des tableaux récapitulant le nombre d’oiseaux leur ayant fienté dessus ou la moyenne de sieste quotidienne. Sa fiancée Elisabet en fait de même, dans une moindre mesure. Tous deux ont pour leur défense d’être architectes, mais ils continuent de montrer un mignon gène en même temps que leurs carnets.

Après la publicité mensongère du resto Little Italy qui ne fait pas de pizza avant 18h, Ward et ses compagnes me quittent pour Panaji ; ou plutôt, c’est moi qui décide finalement de rester ici, seul, face à l’immensité presque absolue de l’océan et de celle plus relative de mon porte-feuille : Agonda Beach est un peu onéreux mais le budget colle tout juste pour les deux jours qui me restent.

Agonda est calme, alors il ne faut pas trop lui demander : passer 19h et les derniers rayons de soleil, la plage ne brille pas de mille feux, et Marc a même opté pour de faibles bougies pour animer son Something Else. Du coup, on finit sans tarder dans la hutte en bambou, en écoutant les discussions des vacanciers au comptoir ou la dernière mixtape de celui qui ne se présente pas, car tu sais qui il eeeeeeest.

Mardi 5 janvier : virée bancaire et bavardage cosmopolite

Si les logements et restaurants à même la plage font mal à la tirelire, il reste toujours les petits casse-croutes à l’indienne, dans la rue principale du village, pour commencer la journée avec un bon Ricoré. Enfin presque. Il faut quelques minutes à pied pour atteindre celle qu’on appelle Main Road, de la taille d’une route de campagne vendéenne. Le bus pour Chaudi (ou Canaconem), « grande » ville du coin, est bondé. J’y trouve mon Graal, à savoir un ATM (GAB en français) ; ils ne sont pas légion en brousse. Sur le retour, mon voisin est un jeune étudiant vivant lui aussi à Agonda. Il n’a cours qu’en matinée mais doit bien compter 90 minutes aller et retour pour rejoindre son école de business à Margao.

Photo by freemanmedia

Rester à une table vide pour le diner est quasiment une assurance de rencontre à Something Else. Ce soir, je fais la connaissance de deux jeunes suisses ; Stella est traductrice et rédige une thèse sur les écrivaines arabes utilisant l’anglais comme médium, Peter se laisse un peu de temps pour réaliser ce qu’il veut faire. Sans tarder arrivent deux autres jeunes voyageurs, qui connaissent les suisses de la veille, semble-t-il. Pour une fois le couple n’est pas intra-européen : la compagne du jeune homme suédois est Corene, une jeune indienne de Mumbai. Ils vivent à Londres depuis une petite dizaine d’années. Corene travaille pour une compagnie aérienne, et quand le petit ami nous parle de son métier, nous repassons en mode gamins impressionnés : il est employé dans l’une des quelques agences mondiales renommées en création d’effets spéciaux. A son actif, le visage brûlé de Harvey Dent dans The Dark Knight, ou encore les robots de combats et la vitre du masque respiratoire pour l’acclamé Avatar. Plus tôt, il signait les poils d’une grosse créature violette dans Monstres et Compagnie. Il regorge d’anecdotes croustillantes et pas toujours les plus élogieuses sur le métier, mais la politique de confidentialité l’empêche de satisfaire notre curiosité. Les heures coulent, nous débattons au sujet des cinémas de films d’auteurs londoniens, des manières de dire bonjour en Suède du Nord et des différences entre l’infâme Delhi et le reste de l’Inde. Pour garder contact, on ne demande même plus si les amis sont sur Facebook : on demande le nom directement.

Mercredi 6 janvier : la fin des bonnes choses…

Après avoir imprimé mon board pass dans l’une des nombreux et très pratiques boutiques-à-tout-faire, je défie un gamin suédois au body board et me fait nettement mangé. Sa tignasse blonde me rappelle mes jeunes années et leurs performances athlétiques.

Jeff et Marc

Je déjeune une dernière fois en discutant avec Jeff et Marc qui ne manquent jamais d’occupation. Je ferrai de mon mieux pour garder contact avec les architectes suédois ; ils vont continuer leur promenade vers le Sud de l’Inde. Retour au pays ? Fin Avril. Large.

Dans le bus remontant vers Margao, je discute avec une italienne aux airs de 20 ans mais qui est psychologue sociale depuis six ans ; elle vient de passer son second réveillon d’affilée à Goa. La rital baroude seule et n’en tremble pas, malgré les routes toujours trouées de ce pays montagneux.

Margao est plus le point de rassemblement des transports goans qu’un réel must see touristique ; j’ai néanmoins une heure à tuer et me lance à l’assaut des petites rues bordées de ruisseaux recevant les eaux salles des habitations. Les chiens errent autour de grandes maisons effectivement au style portugais, mais aussi définitivement abandonnées.

Fin de ce holiday report depuis le petit aéroport de Goa. D’ici survivent un petit nombre de lignes pour l’étranger, principalement Dubaï, et quelques liaisons journalières pour les mégapoles indiennes. La salle d’attente est multicolore, aperçu du Goa de pleine saison. Sur le tarmac, je suis trahi par mon équipement Quechua : Antoine devine que je suis français. Le bougre est angevin, maintenant en école de commerce à Rouen, et il vient de passer 6 mois de stage à Goa, dans un institut de yoga. On discute le long des 2h45 de vol. L’arrière de l’avion est rempli de jeunes occidentaux ayant pris leur ticket au dernier moment. Arrivée à Delhi et 20 degrés de perdus ; c’est en tout cas la brume qui impressionne ce soir, mais qui ne décourage pas mon chauffeur à tenter une énième arnaque au rickshaw. Welcome to Delhi.

Goa : tout a un prix

A vrai dire, je n’avais pas entendu parler de Goa avant mon arrivée en Inde. Dès lors, ce petit état est devenu la destination estivale par excellence, quasiment inévitable, même. Seuls des problèmes de transports auront empêché certains occidentaux à y passer les fêtes de fin d’année. Certains évoquent les fêtes sans limites, d’autres la relaxitude des plages.

Palolem Beach pouvait nous donner l’aperçu de la première catégorie. Cependant, la taille de notre groupe nous aura empêché de réellement faire des rencontres extérieures. Et puis, ce lieu naturel cradossé par les commerces n’aide pas à se sentir à l’aise. Ajoutez-y cette réelle confrontation entre la population touristique européenne et les meutes de mâles indiens venus se rincer les orbites, et le lieu devient, en tout cas pour moi, pas franchement plaisant.

Photo by BEN+_+

Agonda rentre plus facilement dans la deuxième catégorie, celle des petits bouts de paradis calmes en dehors de tout afflux touristique. C’était le cas et c’est encore suffisamment rare pour le souligner. Le revers de la médaille est que ce confort a un prix : au bas prix 800 roupies par nuit (12 euros ; certains hôtels en inde coutant 3 euros), et au Something Else, des assiettes allant de 200 à 450 roupies (3 à 6,5 euros quand on peut manger à peu près partout en Inde pour moins de deux euros). Après cinq mois en Inde, je ne pense plus du tout en euros mais bel et bien en devise locale, d’où la pomme d’Adam quand il faut sortir les billets. Au fur et à mesure des jours, j’ai quand même réaliser que ce sublime milieu avait forcément un prix, et puis la bonne cuisine française de Marc et Jeff valait le coup de quelques euros de plus… une fois l’an.

Dans cet état ayant comme principale activité le tourisme, il est toujours question de billets. Très difficile de lier une relation ou ne serait-ce que de lancer un partage de quelques minutes. Maintes fois, je commençais à parler avec un marchand du coin, qui se montrait désintéressé pendant quelques minutes, avant de me ramener à la dure réalité en finissant par me proposer un taxi, un tour en bateau ou quelques grammes d’herbe.

Photo by FrogStarB

Les quelques jours passés en solo auront marqué néanmoins la confirmation que c’est la bonne recette pour vraiment multiplier les rencontres. A mon niveau, ça reste des discussions principalement inter-occidentaux, mais avec un peu de temps et de culot je pourrai peut-être rencontrer réellement l’Inde et ses indiens. Les derniers jours ont été passés à songer à Antoine de Maximy et notamment son épisode indien de J’irai dormir chez vous. Son expérience souligne bien qu’il y a un potentiel, ici comme partout ailleurs, de dépaysement, de partage, par-delà les langues et les cultures. Il arrive à se lancer, à multiplier les occasions et à en tirer les fruits. Étape après étape, je me rapproche de cette attitude, et question voyage, voilà la démarche que j’aimerais accomplir peu à peu lors de mes aventures à venir. La suite au prochain épisode !

Album photo “Goa »

  • http://lescochonsdinde.vefblog.net Guigui

    Yo ! je te renvois la pareille, sauf que Mon divin Sam tu ta prose est incomparablement better than mine, car sans mots liés indeed. Enfin je m’en fous puisque je me suis levé à 8h pour aller à une conférence de ouf ce matin. Voila exploit de l’artiste.
    Sinon ça donne envie, rencontres intéressantes et intéressant à raconter, à tel point que je vais te piquer l’idée :)
    Tcho Tcha Bro

    Ps : Ah oui Palolem Beach en force, je n’ai pas été à Agonda mais hors peak season Palolem c’est le pied, les blancos sont pas trop nombreux et les hordes de jeunes hindoustanis en rût non plus. A charge d’y retourner mec !