Photo by my man, the one and only Thomas
L’air frais de la montagne et ses bienfaits, c’est pas des conneries. Ça revigore tout, même l’inspiration. Logé au chaud de mon sac de couchage Quechua, dans un hôtel prix moyen de McLeodGanj, seulement 48 heures après mon départ de la capitale, et 36 heures avant mon retour, j’ai tout d’un coup beaucoup à dire, après quelques semaines de pénurie – tous comptes faits, depuis mon retour de Goa. De l’inspiration et de l’ambition aussi, pour un peu changer les habitudes. Le récit de voyage, long et détaillé, était jusqu’à présent, pour moi, chronologique : c’est beaucoup plus facile et rapide d’écrire progressivement, avec quelques heures de recul, pour chaque jour. Du côté du lecteur, en revanche, on évitait rarement les ennuyeuses répétitions ou le manque de mise en rapport, de confrontation des événements et des réflexions dans la narration. Et puis, au final, ce n’était pas tellement un gain de temps, même pour moi, car répéter quatre fois de suite qu’on a rien glandé de la journée, comme c’était le cas à Goa, c’est toujours plus long que résumer l’affaire en une phrase.
Ce qu’il faut aussi que vous sachiez, et qui est assez important depuis quelques mois, c’est que je suis amené à devoir limiter mes propos dans ces écrits. De l’auto-censure, en quelques sortes, principalement car les histoires racontées pourraient parfois froisser les personnages, réels, qui même après publication, continuent d’animer mon quotidien. Pas grand chose à cacher en général, mais quelques petites histoires qui, parfois disent beaucoup sur la manière de vivre ici. Malheureusement, je ne pourrai pas faire grand chose sur ce plan, vu qu’à côté de l’essentiel de mon lectorat, français, quelques indiens accèdent au blog, et, même avec la traduction approximative de google (je n’ai plus le temps de traduire moi-même mes articles), arrivent à deviner mon propos.
L’autre élément de censure, moins important, concerne les extrapolations de mes réflexions sur ce que je vois depuis mon arrivée en Inde. Autrement dit, quand je m’emballe. Les conditions de vie, l’organisation ambiante et surtout l’attitude de « quelques » individus rendent la diatribe souvent très, très tentante. Pire : libératrice. Mais ce petit jeu est dangereux. Car il n’y a pas besoin d’aller jusqu’à la physique quantique pour apprendre que l’observateur influence le phénomène. Écrire, c’est organiser sa pensée, la formuler, et quelque part, la sceller. Si j’écris que j’en ai marre, ça ne ferras qu’amplifier, qu’installer mon sentiment. Et puis, avec un peu d’habitude, on sait que quelques formules, quelques tournures auront un impact puissant à la lecture. Un lot de consolation pour l’écrivain qui se bat, ligne après ligne, pour faire partager, au mieux, quelques millisecondes d’une appréciation qui l’habite vingt quatre heures sur vingt quatre.
Enfin, et, en quelque sorte, inversement, je ne dis pas tout ce qui me passe par la langue, pour ne pas accabler l’Inde et la culture indienne davantage. Mon regard d’occidental me fait beaucoup plus me souvenir d’une situation d’incompréhension avec un mendiant ou avec un rustre local que de la beauté d’un paysage ou d’une rencontre de quelques secondes. Retranscrire mon expérience en conséquence donnerait une image disproportionnée de la réalité, pour mon lectorat quasi-uniquement européen, qui risque d’apprécier probablement d’une manière similaire ces petits événements du quotidien. La misère humaine et son exploitation restent des sujets centraux dans la compréhension de l’Inde, mais il n’y a pas que ça. Bref, tout ces éléments seront à prendre en considération pour suivre mes écrits à venir, à commencer par celui-ci.
La fin de l’année scolaire arrivant à grand pas, les étudiants n’ont plus le choix que de suivre les directives des parents pour les voir leur offrir un weekend de retrouvailles entre jeunes. A une condition, garantir au moins la présence en cours. C’était notamment le cas de Akshay, mon pote de classe, jusqu’à quelques jours avant le départ, pourtant prévu depuis quelques semaines. Suiveront Madhav et Omar, qui déclinent l’invitation, ou pour dire vrai, retournent leur veste, en avançant des excuses à peine plus valables. Tant pis, on profitera du périple pour rencontrer et découvrir Vibhu, étudiant en sciences, passionné de photographie à la suite de son père, professionnel dans le domaine, et faire plus ample connaissance d’Anaita et Akanksha, duo inséparable d’étudiantes de troisième année en économie, très bonnes amies d’Akshay. C’est d’ailleurs par le biais de ce dernier que je les avais côtoyées, mois après mois, à Hindu College.
L’Inde, terre de paradoxes. D’un côté, les ras-de-bol du pays, qui me rappellent que mes origines occidentales me compliquent l’affaire question flexibilité d’esprit. De l’autre, j’avale 11 heures de bus sans même en sentir le dixième. Bref, un truc qui me paraissait insurmontable il y a un an et qui maintenant compose toute sortie dans l’Inde (plus ou moins) rurale. On se marre, sur les pauses d’autoroute de route, où sont proposées dans leurs magasins de souvenir des statues à la grandeur et au sujet absurde, genre cheval en marbre blanc pour 60,000 roupies. Normal.
Mari : » Tiens ma chérie, je cherchais une statue de cheval pour le salon, ça tombe bien !«
Le sommeil est bien sûr léger, avec la lumière intérieure emmerdante du bus lors des multiples pauses nocturnes. Je me dis que surement, on tente de nous réveiller pour faire fructifier les petits bakchich que les conducteurs perçoivent des modestes vendeurs de chai, pour faire passer leur embarcation et les dizaines de passagers plus ou moins aisés dans ces bourgades paumées. On passe vite à autre chose quand la vue au réveil donne un gros sourire, avec montagnes vertes de bois et pics blancs de neiges éternelles avant l’horizon.
Si Dharamsala est connu pour abriter le Dalaï-lama, son gouvernement et une large communauté tibétaine en exil, il faut préciser que de cette petite ville, les tibétains ne voient pas grand chose, étant donné que le cœur culturel et touristique du coin est le petit quartier de McLeodGanj, quelques kilomètres plus haut dans les montagnes. Ce hameau peuplé au moins à moitié de tibétains offre une pause bien méritée dans la vie indo-indienne, surtout pour les régions touristiques, affichant mendiants, harceleurs et arnaqueurs en tout genre. Pendant quelques heures, du moins, avant que je me rende compte, lors de l’une des longues séances shopping-bibelot des filles, que les vendeurs non-indiens ne sont pas nécessairement plus vertueux que leurs voisins locaux (quoi que peut-être un poil plus souriants). Ni les moines d’ailleurs, à l’image de ces deux spécimens croisés, plutôt grincheux. Reste quand même que les rues sont à peu près propres, tout comme les bâtiments et la nourriture dans les restos. Autant d’avantages qui continuent de faire de Dharamsala, ou plutôt de McLeodGanj, un refuge à touristes occidentaux, même en ces temps de basse saison.

Il y a de quoi penser à Rishikesh en arrivant ici. Ambiance spirituelle, surpopulation baba cool, paysages imposants et budget nécessaire plutôt ridicule. Malgré ce potentiel intéressant, les filles optent pour une chambre avec vue, quand on peut trouver plus simple pour trois fois moins cher. Le déballage financier ne s’arrêtera pas là, car, comme l’une d’entre elles l’avouera, ils vont dépenser en trois jours plus que leurs frais d’inscription annuels à Hindu College (4000 roupies, environ 60 euros). L’argent parental de leurs aisées familles a été gracieusement offert et on s’en rendra compte : restaurants à chaque occasion de bouffer, même quand l’appétit est absent et qu’après le repas la moitié est gâchée, shopping de bricoles ou encore arnaquage sans broncher lors de l’acquisition tant attendue de quelques grammes de haschich. C’est l’un des points qui m’aura le plus marqué : ces jeunes indiens savent à peine marchander et ça semble être l’un de leur dernier souci.
Après une ou deux dizaines d’heures, je commence à comprendre leur situation : cette sortie hors du contexte familial, l’une des première à mon avis (les trois ou quatre appels quotidiens de papa-maman semblent le rappeler), est l’occasion pour eux de se lâcher un peu, sans trop réfléchir ou se soucier du budget. Bref, une attitude plutôt différente de celle du voyageur sur la longue que moi et mes camarades européens incarnons, en cherchant toujours la meilleure affaire, pour pouvoir en profiter le plus longtemps possible, et aussi parce que le sentiment d’injustice et de fouttage de gueule des indiens arnaqueurs nous est particulièrement douloureux.

Les trois jours sont rythmés à la fréquence des bières coupées au Sprite, des bédos mal préparés, des tentatives avortées de bourrage de gueule et des « dude » et « awesome » (prononcer [ɔsɔm]), probables émanations inconscientes d’une occidentalisation à la MTV. Le cadre est néanmoins sublime, et les quelques souvenirs de la dernière venue de Vibhu nous permettent d’apprécier quelques jolis endroits, comme ce bar-resto de montagne qui affiche des prix ridicules pour les plats préparer si loin de la ville. A mon avis, c’est que leur chiffre d’affaire, à l’image de notre note, doit être constitué au trois quart du shit qu’ils vendent à prix fort.
Un léger sentiment d’insatisfaction persiste après la première journée. Entouré d’un tel paysage, je ne prends pas mon courage à deux mains pour partir à l’aventure de ces chemins, de ces forêts, et surtout de cette population, mon seul espoir de rassasiement culturel et humain. A la place, je suis le groupe et continue de ruminer dans ma barbe quand les filles achètent pendant des heures des bijoux, poux, cailloux, genoux.

Le Dalaï-lama is back in town. A la maison. Les rues sont pleines pour l’accueillir ; rien d’autre n’est spécial aujourd’hui, alors j’imagine avec grande impression le quotidien d’un tel emblème politique et religieux. Je confirmerai ce sentiment en m’approchant de la grande grille qui sépare sa résidence surveillée du reste de Tsuglag Khang, son temple. Nous visitons les lieux, et assistons d’une oreille à une grande cérémonie. Par la fenêtre d’une salle d’offrandes, je vois les gamins moines jouer entre eux pendant le sermon. Et je souris de cet équilibre parfait entre la légèreté et la gourmandise à l’amusement d’un bambin, mixées au poids rassurant des siècles d’une tradition.

Plus bas, nous observons un thase (ou tsenie : pas de transcription romane connue), joute verbale entre moines sur le sujet théologique du jour. L’acte est très dramatisé, presque scénarisé, et un bel attrape touriste. Sans que ça en soit scandaleux, pour une fois.
En début de soirée, nous retournons vers le resto du matin, présenté par son propriétaire comme un mélange du meilleur de la cuisine française et tibétaine. Le résultat avait été plutôt agréable au palais, alors on y revient pour la diffusion d’un film tibétain, The cup. Public blanc, en partie inaccessible pour cause des mini pc et autres macbook qui nous séparent et attirent leur respective attention, le wifi ambiant n’aidant pas à résoudre nos faiblesses communicationnelles. C’est l’histoire de jeunes moines tibétains en exil en Inde, qui, autour de la coupe du monde de football de 1998, font bouger le petit monde de leur monastère pour se procurer une télé et goûter à la joie et l’excitation de la finale de la compétition. L’œuvre est légère mais pas idiote, drôle mais cohérente. Ça résonne curieusement avec l’impression de quelques secondes, quelques heures plus tôt, en observant les jeunes moines par la porte vitrée dans le temple.

File d'attente pour assister à la lecture du Dalaï-Lama...
Samedi soir aura été arrosé et enfumé pour mes acolytes (d’après eux), alors je suis le seul debout, dimanche matin. Tant mieux : plus de liberté. Je tente ma chance au temple du Dalaï, ce dernier étant en train de donner un enseignement en tibétain, traduit en plusieurs langues via la radio. Malheureusement, et on pouvait s’en douter, l’accès est interdit à tout individu possédant appareil photo, caméra ou ne serait-ce que téléphone portable. Tant pis. La vidéo de l’enseignement est consultable là. Malgré les précautions de sécurité, il reste que je suis à moins de 50 mètres de sa sainteté, et qu’avec un système suffisamment puissant, je pourrais le toucher sans grande difficulté. Étonnant.

Je descends entre les habitations qui côtoient le monastère, qui donne au quartier un petit air de Lhasa, pour arriver au petit bois qui entoure le temple. Je slalome entre les quelques mendiants, et filme le superbe paysage qu’offre la vallée.
Quelques dizaines de mètres plus loin, le coin des temples.

Enfin, retour à la case départ : l’entrée de Tsuglag Khang. Je prolonge la marche quelques mètres plus bas et, attiré par une jolie tibétaine, je rentre dans un petit restaurant. A ma surprise, ce n’est pas une enseigne pour touriste, mais bel et bien pour la population locale, dont certains, d’ailleurs, semble habiter dans les petites chambres qui entourent la salle principale, tapissée d’un simple béton. Ma présence ne semble pas les gêner, au contraire : après 20 minutes sans nouvelles, je vais passer ma commande au comptoir, avant de mater les tibétains, moines en repos ou non, jouer au Carrom Board, genre de billard avec les doigts. L’une de mes premières vraies rencontres culturelles lors de mes voyages en Inde, et premières émotions de pudeur concernant l’usage de l’appareil photo. Quand je suis un peu plus à l’aise, aidé par les sourires et quelques mots en anglais d’un des joueurs, je dégaine trois clichés. Pas plus.

En deux heures solitaires, je vis plus de riches expériences que pendant le reste des trois jours. Retour à la réalité pour un déjeuner avec mes camarades juste levés, dans un autre resto tibéto-tibétain, proposant deux simples plats du jour. Et c’est délicieux.


On perd les filles, occupées une énième fois par du shopping sur l’unique et même rue qui descend vers le temple Avec Vibhu, on va de l’autre côté de McLeodGanj, pour nous perdre, quant à nous, dans les forêts. Les filles nous rejoignent plus tard.

Le temps passe vite, finalement ; dernier passage dans un resto soit-disant italien, superbe vue de la terrasse, et il faut repartir. Quelques tensions à la station de transports en commun de McLeodGanj où le bus pour Dharmasala n’arrive pas. Le climat inquiétant et sombre n’aident pas les filles à se calmer ; je finis par concéder une descente en taxi. Bien à l’heure pour le bus, direction Delhi, je m’endors direct, et loupe le vomissement de Akanksha qui offrira une pause pour tout le monde, ainsi qu’une jolie odeur pour le reste du voyage. Plus trop de fatigue de mon côté, et le retour à la capitale est bien plus long et difficile que l’aller. C’est comme ça.
7 heures du matin, nous longeons la rivière Yamuna, à l’Est de Delhi. C’est bien ma ville : sur les rives, des dizaines de gens modestes font le popo du matin en regardant la circulation du jour se lancer.


Un jour assez spécial, d’ailleurs, vu qu’il s’agit de Holi : fête des couleurs et oublie des barrières sociales (les castes) pendant quelques heures. Les rues sont vides, car toute personne s’y aventurant risquerait de finir recoloré de la tête au pied. Ce sont surtout les enfants et les jeunes qui tenteront le coup, sans trop hésiter d’ailleurs. Malheureusement, j’ai besoin de sommeil, mais tous mes amis européens y participeront et changerons leur photo de profil Facebook pour l’occasion.

Colorées roomates.
La semaine qui suit est studieuse au possible : révision du cours d’Analyse littéraire et artistique mardi et mercredi, exercices de commentaire et de dissertation jeudi et vendredi, et examen blanc, la dissertation pour mon cas, samedi. C’est envoyé sur le site du CNED ; j’aurai dans quelques jours la correction.
Même programme pour la semaine à venir, mais cette fois-ci pour le cours de Didactique d’une langue nouvelle. Je continuerai de bosser à la bibliothèque de Hindu College, sauf peut-être demain, fête d’au revoir de la promo 3ème année de philo. Mardi 23 mars, deux semaines plus tard, fin officielle des cours. Voilà, c’est fini. Ou presque.
Album photo « Dharamsala » (by me & Anaita)