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Déambulations improvisées

Les 16 et 17 mai, de Luang Prabang

Les horizons changent mais la réflexion sur l’écriture se prolonge. Pour revenir sur 6 semaines de voyage, le compte-rendu jour après jour, comme je l’avais tenu jusqu’à présent, semble impossible. On coupe la poire en trois, pour concilier les deux contraintes : ne pas être trop précis, mais ne pas être trop vague, en risquant de perdre les bonnes idées. Malgré un contre-temps technique avec mon ordi qui me lâche, je fais les 400 coups et permet un retour de la machine à écrire.

Thaï business

Jeudi 29 avril 2010, 4h du matin, aéroport International de New Delhi. Les passagers du vol pour Bangkok s’endorment devant l’écran Panasonic qui affiche les dernières images de conflits au cœur de leur ville de destination. Pas un trait d’inquiétude ne se ressent. Présage peut-être pour la journée à venir, marqué par aucun événement majeur.

C’est en revanche d’un autre fléau de la capitale thaï que j’ai souffert. Arrivé à la gare de la ville, je m’apprêtais à passer l’après-midi me séparant de mon train couchette à me balader dans le coin. Quelques pas, et un soixantenaire m’aborde de la plus belle manière : « Vous aimez Bangkok ? Moi, non. » Deux ou trois minutes d’appréhension puis la crainte se relâche : ce vieux professeur d’histoire du nord du pays, de passage à la capitale pour une réunion, semble être le compagnon idéal pour quelques heures de flannerie dans cette ville qu’il a habité pendant plusieurs décennies. Je le suis, enfin, pire : je lui demande de me montrer des coins sympa. Deux minutes de taxi et nous sommes à Old Bangkok, de l’autre côté du fleuve Chao Phraya. Visite d’un temple au Buddha gigantesque, et surtout, déserté par les touristes, puis découverte des canaux en petit bateau à moteur. La promenade se rallonge mais le flot de paroles est continu : les histoires, explications et détails qu’il donne sur le quartier aussi bien que sur la culture thaï nourissent ma curiosité et me donnent l’impression d’un joli cadeau d’arrivée.

Parti pour un examen de français, je rencontre un faux-ami thaï…

Pendant le repas, le conducteur du petit bateau nous attend, et je fais part à mon faux-ami que l’addition risquera du coup d’être un peu salée. Il dit ne pas savoir le prix, qu’il devine peu élevé. Retour en bateau, et comme Monsieur doit se presser pour rejoindre sa réunion, je suis déposé à un ponton sur le chemin. La surprise du jour ne se fait attendre : le conducteur annonce le prix en thaï, que mon compagnon traduit : 1900 bahts… par personne. Sans m’être fait au taux de change, je devine un montant trop important, mais je paie, avec en plus 600 autres bahts pour dépanner l’ami menteur, sans monnaie après tout ce qu’il a payé cet après-midi. 2500 bahts, 60 euros, quoi qu’il en soit trop pour ce genre de service. Je m’enfuis vers la route en courant, non par dégout mais pour me presser : je n’ai qu’une heure devant moi pour passer dans un magasin de livres, avant de retrouver l’ami à un autre monument, avant qu’il ne prenne son train à lui. La tension grandit avec les heures : peu à peu, je reconnais m’être fait avoir ; mes tentatives de retrouver l’imposteur par une hypothétique recherche dans la liste des passagers du soir n’aboutiront pas. C’est trop tard.

Je ressors de l’épisode totalement lessivé ; il me faudra quelques jours pour vraiment m’en remettre. Ce qui m’a choqué, c’est le degré de perfection de l’arnaque. Même s’il est surement facile pour un local de reconnaître ce qui pourrait intéresser, ou mettre en confiance un baroudeur quelconque, de mon côté je suis marqué par un discours parfait de A à Z, un profil portant à confiance, une visite plutôt agréable dans des coins peu connus des touristes. Ou encore les routes troublées concernant la valeur de l’argent, entre un mensonge au sujet du salaire moyen (qu’il annonce à 42 000 bahts, 1000 euros), et une absence de contact avec l’argent pendant la journée (il paie le taxi et le restaurant). Un choc des cultures : le savoir-faire relationnel et la connaissance psychologique qui rencontre l’intention la plus basique et perverse du businessman du tiers monde face au touriste aisé et naïf, l’escroquer. Mise à l’épreuve pour commencer mon séjour ; c’est dur à encaisser mais je retiens la leçon.

Album photo « Bangkok 1 »

Retour au calme

Un des coins « qui bougent » de la capitale lao… tranquille.

Arrivée à Vientiane dès le lendemain, après un voyage totalement confortable en train, et un passage de frontière sans encombre. Il fait bon vivre dans la capitale de ce petit pays peuplé de 7 millions d’irréductibles lao. Et contrairement à Delhi, l’urbanisation n’a pas pris une tournure absurde : la ville est bien organisée, affichant une architecture cohérente, autour d’axes bien dessinés. Y ajouter la propreté et le confort moderne avec un quartier touristique coloré par d’excellents restaurants occidentaux.

Le Vat Sisaket, plus ancien temple de Vientiane

Très tôt, je songe à revenir ici, dans quelques années, pour enseigner ma belle langue. Car la présence française, pourtant terminée après 1945 (sur le plan historique du moins), se ressent encore : le nom des rues par exemple, mais surtout une Alliance Française et un centre d’étude à l’Université particulièrement actifs. C’est à cette même université que je passe les trois épreuves de mon diplôme de Français Langue Étrangère. Les sujets ne comportant pas de pièges, ça devrait aller. Les autres candidats (licence ou master) viennent tous de la région : deux ou trois lao, mais surtout une grosse dizaine d’expatriés résidents en Thaïlande, Cambodge, Malaisie ou Australie. La plupart sont enseignants de français, d’autres profs des écoles, et une enchaine les petits boulots. Parmi les étudiants de licence, il y a une quarantenaire et un trentenaire, mais les trois autres filles me semblent de mon âge. Mais… non non, j’apprends peu à peu que celle-ci a déjà passé cinq ans en Chine, que celle-là s’est marié à un diplomate australien et que la dernière a fini son master il y a déjà quatre ans… Avant première d’un sentiment qui m’habitera pendant tout le voyage : l’impression d’être vraiment jeune. Car même si on croise sur les routes quelques jeunots de 18 ou 20 ans, la plupart se rapproche plus des trente. Rien de bien grave, et après un peu de temps ça devient même une source de satisfaction : je réalise que découvrir toutes ces choses du monde, dès maintenant, me permettra d’aller encore plus loin par la suite. Et que concernant les points sur lesquels j’aimerais changer… eh bien, il me reste du temps.

D’ailleurs, le jeu des rencontres commence sans tarder. Je retrouve Diana, une camarade de licence à Angers, qui fait un tour du monde de 10 mois avec son frère. Après l’Amérique du Sud et l’Océanie, troisième étape avec l’Asie de l’est. Certes, ils ne manquent pas d’histoire à raconter, mais ce que je retiens de leur témoignage, c’est la limite d’un tel voyage en si peu de temps : le regret de ne pas avoir pu voir certains endroits, le regret d’être parti trop vite parfois, ou les différences culturelles et surtout linguistiques qui n’ont pu être dépassées en seulement quelques jours. Confirmation d’un regard que je développerai pendant toute mon expérience : rien ne vaut de se poser quelque part un peu de temps, car c’est l’unique moyen de vraiment découvrir, en profondeur, la culture de l’autre.

Le Patuxai

Rapidement, je porte un intérêt particulier aux expatriés qui, contrairement aux voyageurs, ont une vision de l’intérieur de la vie locale, et, contrairement aux locaux, partagent avec moi une langue et une culture facilitant l’échange. Vincent, restaurateur belge qui se vante modestement mais à juste titre de son offre unique à travers la capitale (une carte de moule-frites, excellentes d’ailleurs, servis les vendredi et samedi), m’explique les bonnes surprises et les petits couacs de la vie qu’il partage avec une jeune femme locale. Ou encore ce breton dont j’ai oublié le nom, résidant presque à temps plein dans ma maison d’hôte, qui me semble échapper à quelque chose de sa vie d’avant, de sa vie française. Sa gentillesse et la modestie de ses projets m’attendrissent mais deux jours après les examens, mon départ se profile et je manque de lui dire au revoir.

Je quitte la capitale du Laos non sans doute : entrevoir cinq semaines de voyage ne m’est pas l’idée la plus agréable. J’ai passé les neuf derniers mois sans cesse occupé, tout d’abord par les cours de philo, puis par le FLE. Je crains l’ennui, la fatigue du mouvement, et le manque d’intérêt. Surtout que les « grandes » villes de ce petit pays qui s’ouvre au monde, me semble déjà bien touristiques, synonyme d’une double désintérêt : la perte de l’authenticité locale, et l’omniprésence de cultures et de valeurs que je connais déjà.

… A commencer par Vang Vieng. Les guides et les témoignages de voyageurs sont unanimes : cette petite ville perdue dans les montagnes est devenu un genre de station balnéaire pour anglais et australiens en recherche d’ébriété et de relations fugaces. Mais Vincent m’aide à me décider en commentant le paysage du coin, apparemment sublime. Alors c’est parti.

Album photo « Vientiane »

La tolérance… dans les deux sens

Un chant plus proche du cri que du récital sort de derrière le comptoir. La cinquentenaire hippie a du passé une sérieuse nuit ; il est deux heures de l’après-midi et le bad trip semble d’actualité. Mes premières heures à Vang Vieng auront été un poil difficiles. Les blancs semblent avoir colonisé le village, avec leur bouffe, leur séries (une dizaine de restos jouent en boucle les épisodes de Friends, Family Guy ou The Simpsons), et leur contact monnayé avec les locaux. Imaginez mon impression quand, arpentant un chemin, un gamin se propose de m’aider à remettre la chaine de mon vélo… avant de me demander un billet. Le lendemain, un peu plus loin dans la campagne environnante, je découvre une roue de mon vélo crevée, et comme par hasard, le réparateur a son atelier en face ; il se précipite pour réparer avant de présenter son prix. Un prix évidemment disproportionné : il demande 85 000 kips, soit 8,5 euros, quand la location du vélo à la journée en vaut 2, ou que la nuit en bungalow, 3. Ambiance installée pour ce coin touristique un peu extrême du Laos : les blancs, les ‘falangs‘, ont amené leur juteux dollar et en quelques années la chaleur locale s’est évaporée.

Mais le temps fait bien le choses : dès le premier soir, la rencontre d’un couple d’allemands me met dans le bain et m’offre l’occasion d’arrêter de bouder. Ils me font découvrir le Jaidee’s bar, un petit coin pénard où je reviendrai une fois chaque soleil couché. Le barman est un local hilarant, qui arbore un soir sur deux son t-shirt « super mao » et qui offre shot gratos sur shot gratos. Voilà ce qu’il me fallait : un repère à vingt-cinq-trentenaires voulant se relaxer dans ce village finalement pas si mal que ça, tout en évitant l’hystérie de l »île‘, cœur de toutes les passions, ou, en tout cas, des décibels de hard-tec. Je me désaltère des essais de champignons ou d’opium à coup de Beer Lao, et je regarde le fleuve dans la nuit, depuis mon hamac, avant de m’en remettre avec quelques heures de sommeil.

Le milieu est splendide… ça on ne peut pas dire le contraire. Je multiplie les sorties en vélo, si possible tout terrain. Les locaux ont mis en place des points de passage payant pour faire fructifier ce beau paysage qui n’appartient à personne, mais il y a toujours un petit sentier pour les éviter. Je récolte de sévères coups de soleil les premiers jours avant d’en tirer la leçon en ne sortant plus avant 16h. Il faut ce qu’il faut. Bientôt sur le départ, je me motive à profiter de quelques unes des grottes de la vallée, la seconde étant le fameux Blue Lagoon, petit centre aquatique rêvé où les jeunesses anglo-saxonnes se retrouvent avant de se la coller.

Vang Vieng m’aura accueilli 6 jours, soit plus de temps que prévu… un peu comme pour tout le monde qui y sera passé. Il m’aurait pourtant fallu un jour de plus et un peu de motivation pour essayer l’attraction numéro 1 de la ville : le tubing. Sur quelques kilomètres de la rivière Nam Song, la jeunesse saoule navigue sur des chambres à air de camion, en faisant escale aux dizaines de bars à même les rives, appréciant les offres illimitées de whisky. Une invention qui a fait basculer la ville, comme m’en témoigne le ‘falang‘ manager d’un petit resto excentré. La veille, je l’avais entrevu au bar irlandais, totalement saoul, torse-nu et en chapeau ridicule, emmerdant avec plaisir tous les supporters de Chelsea assis devant leur écran. Là, je découvre un type de 28 ans, maigrichon et gentil comme tout, mais creusé par la vie, celle d’avant, l’ennui de la jeune génération à Dublin, la drogue, les bordels des Philippines, et puis cette histoire d’amour avec une thaïlandaise, qui s’est terminée tragiquement il y a quelques jours. A l’autre bout du monde, les paysages changent mais la vie continue de réserver ses surprises, souvent amères.

Album photo « Vang Vieng »

3 Réponses to “Déambulations improvisées”

  1. LL dit :

    Tiens je me demandais si on entendait parle de la Coupe du Monde là-bas^^

    Toujours en vie, ça me fait chaud au coeur, j’avoue avoir vécu un gros malaise en lisant ta petite aventure d’arnaqué mais bon, comme tu le dit, ça fait une leçon de vie (ça fait cher la leçon quand même) ! Je rêve où je lis subtilement entre les lignes (ou paaaaas) qu’un avenir professionnel de ce côté de la terre t’intéresserait ?

    Bises toutes chaudes du Sud (Je meurs, je meurs…)

  2. Julie dit :

    Ralala ! Sammy ! ma maman s’est jointe à moi pour regarder tes aventures !!! Quelle vie ! J’espère avoir aussi autant de choses à raconter du Mexique ! (sans les arnaques j’espère!)…

    bisous guy!
    prends soin de toi !

  3. DIana dit :

    tiens tiens on parle de nous par ici!!
    Quel plaisir de lire un peu de ton experience, l ecriture est fluide et l avis pose!
    On est actuellement en Chine et le retour est prevu dans quinze jours alors la tension commence a monter!!

    Tres sympa ces quelques jours passes ensemble, tu as fait ton choix pour l annee prochaine? tu devrais essayer la mongolie, il n y a pas grand chose mais c est tellement bien….

    Bonne route!

    Diana

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