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Fouiner du sens

Le 30 mai, de Ubon Ratchathani

Vientiane, Vang Vieng : la route est toute tracée vers le nord pour celle que certains guides présentent comme la plus belle ville d’Asie du Sud-Est : Luang Prabang. Capitale lao pendant 500 ans, elle jouit depuis 1995 d’une inscription aux sites du patrimoine mondiale de l’UNESCO. La politique est donc stricte en terme d’urbanisation : le cœur de la ville, entourée par le Mékong et le Nam Khan, rappelle le style d’une petite ville méditerranéenne aisée. Le bois est partout, depuis les poutres apparentes jusqu’aux écriteaux promouvant chaque maison d’hôte.

On m’avait aussi présenté Luang Prabang comme la “capitale culturelle” du pays. La culture lao, via ce marché de nuit, d’un silence impressionnant, et cette ruelle remplie de ‘street food‘ et de mouches, repère des nombreux voyageurs de passage. Les retrouvailles sont d’ailleurs courantes, quotidiennes même, tellement Luang Prabang est un arrêt inévitable dans les périples de sens sud-nord.

Comment oublier l’après-midi passée aux cascades Kuang Si, à 30 km de la ville ? Les piscines naturelles, dont une est au cœur d’un “secret” que tous les touristes se refilent (à gauche de la cascade, prendre les marches, arrivé au ruisseau, remonter à même le petit cours d’eau), m’ont offert un moment de retour en enfance, à moi comme à tous les autres trentenaires présents… des grands gamins que l’on retrouvera la nuit tombée, pour une virée expéditive en boite, à danser sur du Slim Thug avec les locaux.

La dernière soirée viendra ternir le portait prestigieux de la cité. Au Hives, bar le plus branché du coin, les serveurs nous demandent cinq fois en une demi-heure si on veut recommander, jusqu’à réussir à nous faire fuir. A côté, le patron du resto belge, faussement accueillant, suit la bonne vieille méthode du ‘pied dans la porte‘ en nous offrant un cocktail dès notre arrivée, nous condamnant à rester même après avoir vus ses prix exorbitants. Tout ingrédient est prétexte d’un extra, depuis les frites du kebab aux crudités du steak. Certains expats’ ont conscience du bon filon et consomment la sympathie aux dépens de quelques euros de profit.

Luang Prabang m’aura aussi réservé une des plus riches rencontres de ce voyage. Mo, retraité propriétaire de la maison d’hôtes Thalinh, parle français. Et pour cause, il a enseigné cette langue au cours de sa carrière à la capitale Vientiane, jusqu’à atteindre un poste de conseiller au ministre de la culture, délégué à l’échange culturel et au développement du français au Laos. Il me témoigne de la relation de frères ennemis avec les thaï, qu’il appelle les siam. Il me raconte l’urbanisation et la modernisation des dernières années, après l’ouverture du pays au tourisme. Heureux de partager ses avis, il m’explique que les occidentaux ont au moins amené une chose positive : la productivité. Son fils, bossant au palace du coin, doit arriver le matin à telle heure, sans faute. Avant les blancs, c’était plus relax, mais aussi plus long et fatiguant pour toute ambition d’une certaine ampleur, construire une maison par exemple.

Nous parlons du bouddhisme. Luang Prabang compte de nombreux temples. Les cérémonies de dons aux bonzes sont prisées par les touristes et leurs réflexes numériques. Un matin, j’accepte un panier de riz à offrir aux moines, proposé par une locale, comprenant sans tarder que c’est son gagne-pain. Mais Mo ne critique pas cela : vivre de la tradition locale, c’est légitime. En revanche, il s’indigne calmement de ces ‘falangs’ se trimbalant torse-nu ou de ceux qui abusent de leur appareil photo. J’aborde la question des enfants moines. De la possibilité pour de si jeunes êtres de se consacrer à une vie spirituelle. Leur pratique est-elle authentique ? Mo est unanime : “Non ! Ils font ça pour l’école, la nourriture, le logement gratuit.” Une sorte d’esprit de charité.

Je veux en savoir plus. 18 heures de bus plus tard, je suis à Savannakhet, ville majeure au centre du pays. Ajan, mon ami moine avec qui j’avais visité Bodhgaya, m’a invité à rester quelques jours dans son monastère.

Album photo « Luang Prabang »

Début de carrière

Les 16 et 17 juin 2010 de… Delhi

Inspiration et technique ne sont pas bons amis : elles se faussent compagnie pendant le reste de mon voyage, m’offrant un ordi inutilisable quand j’ai quelque chose à écrire et un traitement de texte opérant quand je suis à sec. L’iPod Touch sert de carnet de notes et on garde la rédaction pour une fois retourné à la maison.

Ajan, presque la trentaine, est moine vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Arrivé à l’aube, il vient me chercher à la station de bus et présente le principe fondateur de sa communauté. « Si on veut dépasser la souffrance, il faut déjà la connaître. » Un des axiomes de la pensée bouddhique.

Mon premier temps en commun est le petit déjeuner. Grande salle, assis à même le sol bien sûr, chacun déguste dans une sorte de vase, après prières et service par ordre de hiérarchie. Il y a d’abord le maitre, leader spirituel du monastère : Phra Ajanyai (grand maitre). Viennent ensuite une petite dizaine de moines, entrés dans les ordres à partir de 20 ans. Puis la grande majorité du groupe, constituée par une cinquantaine de novices, huit ans et plus. Enfin, quelques nonnes, cheveux courts pour les professionnelles, simplement vêtus de blancs pour celles qui sont ici pour une ou deux semaines.

On pouvait s’en douter : les journées sont rythmées comme une partition de Kane Beatz. En italique, mes activités (ou non-activités… vous comprendrez).

3h30 : Cloche pour réveiller les troupes.
4h : Séance du matin : chants (40 minutes), méditation assise (15-30), Dhamma (30).
5h30 : Nettoyage du monastère.
6h : Sortie dans le village pour recevoir la nourriture (sieste).
7h30 : Petit déjeuner.
8h-11h : Études (sieste).
11h30 : Déjeuner.
12h-13h30 : Repos.
13h30 : Cloche.
14h : Séance de l’après-midi : méditation debout (50) puis assise (40), Dhamma (30).
16h : Nettoyage du monastère.
17h : Séance de Dhamma par Ajan, en extérieur.
18h : Douche.
19H : Séance du soir : chants (40), méditation assise (15-30), Dhamma (20-40).
20h40 : Retour aux résidences.

Lors de mon dernier semestre en France, je nourrissais ma curiosité par des lectures bouddhiques et des essais à la méditation. Une année est passé et je n’ai plus la même motivation : prêt à suivre la philosophie de cette tradition, oui, mais franchement moins si c’est au prix d’une pratique éprouvante et semblant parfois inutile.

Alors, sans surprise, les deux premiers jours se déroulent dans la douleur. Celle des séances, en particulier. Car Ajan ne m’épargne pas : à quelques exceptions près, je participe à toutes les activités. Si mon corps se réhabitue à la position en tailleur, ce sont les périodes de chants qui éprouvent mes jambes. Les deux positions de base sont à genou, la première sur les doigts de pied, la seconde en posant le dessus des pieds à même le sol. Essayez chez vous : vous risquez de ne pas tenir plus d’une ou deux minutes par position ! Les moines et certains novices tiennent 15 ou 20 minutes… Ajan prétend pouvoir le faire pendant une heure, mais il ne faut pas pousser : il évite de répéter l’exploit car c’est le corps qui en ressort abimé. Il y a possibilité de se détendre en posant les deux jambes sur le côté. A mon niveau, le tout est quand même exténuant à coup de 40 ou 50 minutes par séance de chants. Mais le jeu en vaut la chandelle : très tôt, une certaine conscience du corps apparaît. On remarque la douleur physique, certes mais surtout l’évaporation de celle-ci après seulement quelques minutes. Le corps est malléable : les bouddhistes le savent et font l’effort chaque jour d’actualiser cette connaissance.

Pour je ne sais quelle raison, Ajan semble être le « numéro deux » du monastère. C’est lui qui anime la plupart des chants, séances de prières ou de méditation. Ajan est un érudit. En octobre prochain, après sa soutenance de sa thèse (thèse rédigée en seulement 18 mois…) à Delhi, il deviendra le premier docteur en Études Bouddhiques du Laos, synonyme d’une belle position dans une des universités bouddhiques de la capitale, Vientiane. En attendant, il continue le labeur académique, bouclant article sur article ou préparant des traductions de chants de pali à lao. Je vois en lui un fort sentiment de devoir et une grande capacité à l’effort. Ses hautes études lui offrent un profil rare par ici : celui d’un intellectuel anglophone. S’il est bien entendu souriant et calme, il ne suit l’image que je me faisais du maitre aux rares paroles. Non, Ajan parle sans cesse, depuis les séances d’histoire du bouddhisme aux rabes de Dhamma (récits à portée morale, sortes de paraboles) en fin d’après-midi. Trop peut-être, mais ce n’est pas à moi d’en juger.

Un peu comme pour mes potes Ben, Ward ou Thomas de Delhi, je reconnais une attitude particulière dans le jeu d’Ajan. Il n’est jamais le pote, l’ami à qui on peut parler de tout et n’importe quoi, d’égal à égal. A la place, il installe une relation proche de l’unilatéral, proposant de partager la sagesse de sa tradition dont il est le garant… et rien d’autre. Si je le questionne sur un sujet, ce n’est pas un avis personnel qu’il présentera mais la position de sa tradition bouddhique. Mon appréciation de son attitude vacille au cours des cinq jours. Parfois, j’en ai trop de ce guide qui s’impose de lui même et me dit quoi faire à chaque instant (« maintenant tu vas dormir » ; « maintenant tu passes le balai »). Parfois, je lui suis reconnaissant de m’avoir ouvert les portes de cet échange culturel riche, parenthèse d’authenticité au cœur d’un voyage (trop) touristique. C’est peut-être le format de relation maitre-élève qui me dérange. Aussi fondamental et omniprésent qu’il ait été durant des siècles pour l’apprentissage spirituel comme intellectuel, celui-ci a perdu en popularité à la période moderne en occident. Car nous refusons de reconnaître l’autre comme supérieur : non, il est, il doit être mon égal. Il a la sagesse, peut-être, mais l’égalité passe devant la sagesse. L’apprentissage par l’échange implique cependant un minimum de soumission. Laisser l’occasion à celui qui sait, de s’exprimer, d’être entendu. Les novices, eux, le savent, et pour certains, l’appliquent. Si bien qu’il n’y a rien d’étrange à voir, certains soirs, un disciple masser les pieds et les mains d’Ajan, même quand on songe aux vœux de vie modeste qu’il a exprimé il y a moins de dix ans.

A partir du troisième jour, les douleurs s’atténuent. Les positions assises, en particulier le demi-lotus, deviennent supportables. Conséquence : l’expérience physique donne moins de fruits ; on apprend moins, on découvre moins de son propre corps. Alors, je me lance des défis : tenir cinq minutes de plus dans telle position ; attendre vingt secondes de plus pour me gratter ou inspirer par la bouche pendant une séance de méditation.

Si je n’ai pu échanger verbalement avec la majorité des moines et novices (seuls Ajan, le maitre et les deux jeunes filles venues en retraite parlent quelques mots d’anglais), les sourires et la bonne humeur ambiante m’ont invité à prendre mes aises. Notamment lors des séances de chant/méditation, pendant lesquelles je sortais la caméra pour quelques clichés et vidéos. Ajan me l’avait autorisé, avant de me préciser, quand le mal fut fait, que je ne peux pas prendre en photo le maitre. Je pousse le bouchon, essaie de comprendre la raison, car de mon côté je me souviens que les bouddhistes ne doivent pas s’attacher, et leur propre image pourrais justement être un sujet d’attachement. Mais Ajan ne me rétorque que des pseudo principes de droit à l’image… bien faible face aux règles spirituelles qu’il m’énonce d’habitude. A la fin de mon séjour, je pose la question directement au maitre, qui lui non plus n’arrive pas à me convaincre que la photo n’est pas un petit tabou pour les moines bouddhiques. De retour à Delhi, je décide de publier certaines photos et vidéos, considérant que je ne ternis pas leur image et cherchant aussi à partager leur vie avec des publics éloignés. Respecter l’esprit plus que la lettre : on essaie.

La pratique bouddhique que je découvre n’est pas celle de mon imagination. Adieu le cliché du sage reclus, en méditation non-stop pendant trois jours (style Incroyable mais vrai) et à la rigueur absolue. Ici, la pratique à plutôt l’allure d’un devoir d’effort et d’études quotidiens pour prolonger une vie de paix intérieure. Mais on ne pousse pas. Les séances ne sont pas tenues à l’unisson, littéralement comme symboliquement : Ajan imite gentiment le novice qui chante faux et fait rire l’assemblée, mais surtout d’autres dorment, utilisent leur portable, se taquinent entre-eux ou se chargent de câliner le chaton pendant une demi-heure. Ajan m’explique que ce n’est pas si grave : « ils ne font rien de mal ! ». Ils sont au monastère, ce qui leur permet de manger, dormir, étudier gratuitement. Ajan le sait, il n’y a pas de mystère. Et puis, la vie de moine, ce n’est pas facile. Tout le monde ne peut pas y arriver. Tous ne seront pas des élus. Mais cela n’empêche pas de continuer à pratiquer.

Je réside dans une petite maison, à côté de celle qu’Ajan a été autorisé à utiliser pour continuer ses recherches. A sa gauche habite le vieux moine Yapokan. Septuagénaire, il a rejoint les ordres il y a seulement quatre ans, après le décès de sa femme. J’imagine que le monastère lui offre une communauté, une vie sociale et spirituelle, et peut-être une réduction des dépenses non-négligeable. Un jour, me pointant du doigt les objets de la discussion, il me témoigne de ses restes du français : « Le coq, la poule, les poussins ! ».

Les choses sont bien faites : la dernière journée prend les allures d’une apothéose. Après la séance du matin, je suis les novices et Ajan lors de la sortie de récolte des dons. La pluie n’arrête pas l’activité, loin de là. A ma demande, nous visitons quelques temples du coin. Ajan et son maitre sont présents, ainsi que deux novices. Malgré la barrière des langues, le maitre s’arrange pour que quelques rires soient le fil rouge de notre après-midi. Nous finissons « en ville », à Savannakhet, au temple central de la région du même nom. Le soir, j’observe l’arrivée de deux novices : petite cérémonie d’introduction, changement des habits et hop, première séance. Je me reconnais dans leur allure de paumés-car-tout-juste-arrivés. Je garde le sourire pendant toute la séance : difficile de se lasser des gamins qui se taquinent, de ceux qui dorment, de leurs copains qui tentent de les réveiller, des moines qui y arrivent en leur versant quelques gouttes du pichet sur la tête, le cou vacille et retombe avant d’en reprendre une couche, des nonnes qui à l’arrière se marrent en voyant tout ça, d’Ajan qui sort des vannes ou du maitre qui règle les horloges en plein milieu du monologue de l’ami bavard. Une fois les novices partis, j’échange quelques minutes avec Ajan et le maitre. Signes de respect et souhaits de bonheur, puis petite discussion via la traduction d’Ajan.

Je me suis senti vraiment bien au monastère. Les quelques principes qu’ils appliquent, tout comme leur rigueur en terme d’efforts physiques permet une plus grande conscience de chaque instant, dans la difficulté comme dans le repos et les relations simples. C’est de ces cinq jours que je tire le plus de tout le voyage. En particulier, cette expérience m’a permis de renforcer mes ambitions pour le futur, concernant ma profession (enseignant-chercheur) comme mon domaine d’intérêt (l’anthropologie religieuse, notamment). Et puis, à plus court terme, je prends certaines résolutions, principalement autour du rythme quotidien : pratiquer la méditation, garder mon habitation propre, manger mieux et parfois ne pas diner, me cultiver davantage.

Enfin, ça ce sera pour le retour à la vie de Delhi. Restent trois semaines, dont une au Laos. Let’s go south : à la découverte de quelques unes des 4000 iles.

Album photo “Monastère d’Ajan »

Entre terres et mers

C’est en suivant le conseil de Vincent, le faiseur de kebabs belge de Vientiane, que je termine mon séjour au Laos par Si Phan Don, ou en anglais, the 4000 islands. « C’est maintenant qu’il faut y aller, avant que les chinois fassent tout péter ! » D’après mon ami, dans leur élan économique, les géants voisins du nord pourraient faire le nécessaire afin d’utiliser le Mékong comme route à embarcations. Car au niveau des 4000 iles, ensemble d’ilots à l’intérieur du fleuve, une série de rapides empêche toute utilisation commerciale de la voie.

Si Phan Don est aussi connu comme seconde destination de choix pour les backpackers d’ici et là-bas… après Vang Vieng bien sûr. L’ile principale, Done Khong, est oubliée au profit de la paire Don Det et Don Khon. La seconde comme alternative de luxe poilement supérieur à la première.

Au cours des semaines, mon aigreur à l’égard de ces touristes-ignorants-et-irrespectueux s’est calmée par la force des choses : dans un pays à la culture tellement dénaturée, c’est avec des étrangers baroudeurs que je ferai la grande majorité des rencontres intéressantes. Alors, je n’hésite pas trop pour naviguer vers Don Det, le cœur touristique de la région. Un cœur au pouls faible en cette période de basse saison.

Je passe les quatre jours à Si Phan Don avec Adam, british rencontré sur le chemin. Difficile d’éviter l’interrogation à la vue de son corps tatoué d’égratignures et de quelques ouvertures. Une dizaine de jours plus tôt, le tuk-tuk dans lequel il faisait trajet a réalisé un looping après avoir percuté un camion. La dizaine de passagers en sortait franchement marqué pour le moins, avec deux fractures ouvertes à la jambe pour le plus ; un camarade qui devra voler vers Bangkok pour l’opération. Inconsciente pendant quelques minutes comme plusieurs de ses camarades, une des passagères se fera voler de l’argent par des passants, à même le lieu de collision. L’indécence ne s’arrête pas là : le tuk-tuk qui les rapatriera vers Luang Prabang, pour seulement deux ou trois heures de voyage, osera demander 800 000 kips (80 euros), soit plus de cinq fois le prix normal. Mais les égratignures s’effacent une à une et Adam a besoin de plus pour mettre un terme à son voyage de six mois à travers l’Asie du Sud-Est.

Qui dit repère à backpackers dit petit budget. Les bungalows familiaux affichent les plus bas prix que j’ai trouvé au Laos (2 euros par nuit). Comme partout, c’est la nourriture et les cosmétiques qui coutent le plus. Déjà que ce petit pays importe principalement du voisin Thaï, alors pour joindre une ile au milieu du Mekong, le trajet est encore plus long… on va dire.

Deux ou trois journées ne sont pas de trop pour visiter Don Det et Don Khon, reliées par un petit pont qui était ferroviaire dans le passé. Don Khon est entouré de cascades impressionnantes (attention au courant), de dauphins à observer au sud, avec vue sur la côte du Cambodge, et coupé de petits ruisseaux à l’eau chaude. Les expéditions sont nourries des « rencontres à vélo », nouveau concept consistant dans le fait de passer la journée avec les individus croisés sur le même chemin. Ainsi, nous nous retrouvons le premier jour avec un néerlandais, deux argentins, un brésilien, une canadienne ou encore une américaine. Bien entendu, on se retrouve le soir venu, autour d’une bière dans les deux, trois bars principaux, rassemblant les populations blanches de passage. Rien de dément : une petite centaine de touristes, tout au plus. Et puis, tout ferme à 23 heures. Pour éviter les dérives, j’imagine. Ambiance totalement chilled out en cette saison morte, donc.

La simplicité de l’endroit me réserve de belles rencontres. Je questionne Colin, qui se présente comme originaire du Colorado, pour apprendre au final que non seulement il vient du Missouri, mais qu’il a surtout fait ses études à Truman State University, dont il est sorti tout juste un an avant mon arrivée en 2008 ! Le lendemain, c’est avec Walid et Francesca, jeune couple algéro-italien, que j’entame la discussion. Ils communiquent en français, mais me confient que les engueulades sont colorées de quelques injures berbères ou ritales ! Walid travaille dans le financement à Londres, après être sorti des élites algériennes au baccalauréat français, lui ouvrant des études de mathématiques à Bristol. Il a agrémenté son expérience d’une année d’échange et de stage en Californie. Je suis totalement impressionné et inspiré par sa culture et sa conscience du monde. Il songe à retourner dans l’académique, sous le volet de l’économie cette fois-ci ; se faire un nom pour refaire le monde, ce monde qui lui tient tellement à cœur : son Algérie natale. A ses côtés, Franscesca vient de terminer quelques mois de stage à l’ambassade d’Italie au Vietnam. Il y a un an, elle terminait son master en philosophie, avec un mémoire sur le ressentiment chez Nietzsche et… Girard ! Je crois rêver, je la relance mais, oui oui, elle parle bien de René Girard, le penseur interdisciplinaire français qui tient le haut de l’affiche de mes influences intellectuelles depuis quelques dizaines de mois déjà. Alors, avec elle non plus les sujets de discussion ne manquent pas.

Un soir, nous sommes assis sur le bord du Mekong. ‘Fra’ parle cinéma avec Adam, et Walid me raconte ses expériences à Las Vegas. Alors qu’une coréenne complètement saoule nous a rejoint, un gaillard robuste et rasé nous aborde. L’allemand montre non seulement une ressemblance physique avec notre modèle à tous, JCVD, mais aussi au niveau de l’attitude et du propos. Il s’accroupit et commence la diatribe. « Vous autres touristes, vous venez, consommez, manquez de respect aux locaux et vous partez ! A quoi bon ? Cassez-vous ! Cassez-vous ! ». L’humeur chute en une minute. Seul Walid tente le dialogue. Alors qu’on compare Don Det à Vang Vieng, niveau décadence des ‘falangs’, la coréenne pouffe : « Moi, j’y suis resté un mois à Vang Vieng ! ». La performance impressionne tout le monde. Le germain continue son propos et finit par se dévoiler un peu. Il est arrivé ici il y a sept ans, travaille maintenant dans les champs de l’ile, et est marié avec une locale. « A quelle heure vous allez vous lever demain matin ? 10 heures ? Moi, c’est 5 heures pour aller pêcher. Tu viendras avec moi ? ». Certes, il ne peut cacher les champignons absorbés quelques heures plus tôt, mais on s’accorde avec Walid et Fra sur le fait que son propos n’est pas totalement dénué de sens.

En effet, Don Det ou encore Vang Vieng marquent le pendant extrême d’une situation de tourisme « dégénérant », dans le petit pays Laos. Pour moi, la raison est économique. A la veille du troisième millénaire, le Laos annonçait son objectif : sortir au plus vite de l’inquiétant groupe des vingt plus pauvres nations du globe. C’est chose faite, et l’ouverture au tourisme en est en partie responsable. N’en reste pas moins qu’aujourd’hui, en 2010, le choc financier entre touriste et local reste impressionnant. Au moment de mon passage à Vientiane, un journal indiquait la hausse du salaire minimum à 350 000 kips… 35 euros mensuels ! Certes, beaucoup d’employeurs prennent la précaution de payer davantage, mais ce chiffre est significatif, et certainement une réalité au moins pour les populations des campagnes. Si je regarde mes dépenses à Vang Vieng ou Vientiane, villes où j’ai le plus consommé (resto, bars, etc.), on arrive parfois à près de 200 000 kips par jour ! Autrement dit, je consomme en deux jours ce que certains locaux gagnent en trente. Ou encore ceci : un jeune étudiant de Vientiane travaillant dans un des hôtels, m’explique gagner plus que la moyenne, environ 30 000 kips par jour. A Vang Vieng, c’était le prix d’un sandwich et demi… Alors, le jeune ami a financé son ticket de bus Vientiane – Savannakhet, en bus pour touristes, par trois journées de labeur. Convertit dans notre monde, ça revient à un ticket Paris-Marseille pour… 200 euros.

Alors, comment s’en sortir ? Comment s’arranger pour qu’un voyage au Laos puisse quand même réserver quelques surprises, quelques découvertes culturelles ? La réponse n’est pas compliquée : il faut sortir des chemins battus. Les campagnes, les montagnes réservent des coins franchement déserts de touristes et remplis d’une culture rurale passionnante. Seulement, il faut en avoir l’énergie, la motivation, un budget légèrement supérieur et surtout la connaissance au préalable. Bref, ce qui me manquait dans ce début de voyage, qui, d’une certaine manière, n’est advenu que grâce à l’opportunité d’un examen se déroulant à Vientiane. Et puis, la structure du Laos, autour d’un « grand » axe routier Luang Prabang – Vientiane – Savannakhet – Pakse – Si Phan Don rendait encore plus difficile toute tentative d’exploration.

Premier grand enseignement pour ce premier grand voyage : l’odyssée n’arrive pas d’elle même, il faut se documenter, fouiner entre bouquins et forums internet. Préparer pour mieux profiter.

Album photo « 4000 iles : Don Det – Don Khon »

  • http://www.parcequ.fr kl_m

    J’ai tout lu et autant François n’impressionne par sa démarche un peu folle de partir sans but l’autre coté de l’atlantique autant la tienne ne me laisse pas moins indifférente.
    J’avoue qu’une idée de départ de France est de plus en plus présente dans ma tête et je regarde dans mon entourage ce que vivent mes camarades.. Bien que je n’ai aucune vie spirituelle et je suis assez éloigné de tes buts, ta recherche de cultures, d’expériences, de découverte me force le respect et me convient à suivre ma démarche (relativement) similaire dans une moindre mesure pour l’instant.
    Bref tout ça pour dire : bravo, merci et bon courage ;)

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  • LL

    Devine quoi mon Nounou ?

    Zou vient de me proposer un voyage de quelques mois ailleurs et je soupçonne ton influence aventurienne xD Ceci étant, cet article, je l’ai trouvé assez bizarre comparé aux autres et je sais pas d’où ça vient …

    M’enfin, tes réflexions sur le bouddhisme étaient très intéressantes^^

    Bises bises