Le 21 juin 2010, de Delhi.
Ma colloc’ a parfois de bons conseils. Aujourd’hui, elle propose que je coupe mes articles en petites parts, en chapitres. Pas bête, surtout que ça ne me contraint pas à faire plus court. Ce qui, vous l’avez compris après tout ce temps, ne m’enchanterait guère.
Ce n’est pas le cœur plein de joie que je passe la frontière thaï. Les dizaines d’avis partagés gracieusement m’ont donné l’impression d’un pays où le tourisme a atteint des extrêmes bien pire qu’au Laos. Le tourisme sexuel, notamment, mais aussi en général la relation avec les locaux, présentés comme tous immoraux et malhonnêtes.

La première claque thaï sera d’un autre ordre. Passé Chong Mek, le poste de frontière, je ne voyagerai désormais que sur des routes en béton, totalement propres et bien entretenues. Ça peut paraître anecdotique et insignifiant, mais après dix mois d’Inde et de Laos, c’est non seulement appréciable mais surtout évocateur d’un niveau de vie. La Thaïlande, moteur économique de l’Asie du Sud Est, j’en prends conscience et je pourrai confirmer l’impression au cours des deux dernières semaines de mon périple.
A commencer par Ubon Ratchatani. La ville ne jouit pas d’un grand patrimoine culturel (à en croire le Lonely Planet en tout cas). Au mieux, une ville de transit, vers le nord-est du pays notamment. Ubon est une des villes à l’extrémité du réseau ferroviaire national, partant de Bangkok dans cinq directions.
Dès mon arrivée, je mets fin à mon mutisme numérique d’une dizaine de jours par une visite au cyber du quartier. La porte franchie, j’entre dans un autre univers : une dizaine de jeunes alterne RPG et YouTube pour une cacophonie ambiante presque esthétique. Le moment me fait penser à la virée nocturne de Bill Murray dans le Tokyo geek éclairé aux néons. Parfois, tout en étant bien à l’étranger (aucun moyen d’imaginer une ambiance semblable en France), certaines attitudes, certaines ambiances donnent l’impression d’être bien au chaud chez soi. Tout en ne connaissant absolument personne. Être entièrement à l’aise chez l’autre : quelques minutes d’une trouvaille inattendue après des mois de recherches..
Thaïlande, occident en orient. Les pickups rythment la musique urbaine, les centres commerciaux jouent aux caisses de résonance. Un paysage étonnant mais familier. Enfin, pas tant que ça, car le modèle me semble davantage américain qu’européen. A l’instar de ces KFC, Mc Do et 7-Eleven à chaque troisième pâté de maison.

En Thaïlande, le roi est partout.
Devant une telle impression de prospérité, je reprends ma réflexion sur l’Inde et le Laos. Je me demande si, dans ces pays, le faussé économique, d’une part de la population à l’autre, mais aussi de la population aux touristes, ne serait pas à la source de mon faible taux de rencontres authentiques. A Ubon, ville développée mais franchement pas touristique, j’imagine que le confort de vie des locaux permet de m’enlever l’étiquette “poules aux œufs d’or” qui colorait mon front dans les contrées précédentes.

Mon deuxième et dernier soir, je m’aventure aux Johnny Walker du coin, petit bar à musique live. Un petit groupe y performe tous les soirs. Les hits de rock ricains sont bien rodés. A ma gauche, une flopée de vieux thaï font péter le whisky et accessoirement, la bouteille de vin apportée (c’est une tradition). Des employées du bar, jeunes et pétillantes, les accompagne. Certains, déjà saouls, tentent avec leur girl un slow, vite abandonné. “Mais ce ne sont pas des prostitués !” Le vieil allemand, unique autre blanc présent ce soir, marque la nuance. “Les thaï les paient seulement pour le début de soirée. Une ou deux heures au bar, pendant lesquelles ils pourront s’asseoir avec elles, les toucher un peu. Mais ça va pas plus loin“. Mon interlocuteur apprécie l’établissement, unique lieu de musique vivante de la ville. Il y est de passage, car sa nouvelle résidence est en construction dans la campagne environnante. Toujours actif dans sa profession de réalisateur, je devine qu’il se réserve une maison de retraite, au pays de sa girlfriend, restée à Bangkok. Il m’en informe sans gêne, sans crainte d’un regard critique. C’est normal, par ici. Et, devant ce cinquantenaire sympathique et manifestant une grande politesse lorsque nous discutons avec la chanteuse, je relativise le caractère scandaleux du phénomène. “Tiens, la semaine dernière, je lui ai payé une machine à laver ! C’est fou, ça fait 25 ans qu’elle nettoie sa vaisselle à la main, et là, ça va changer, d’un coup !” La petite copine bénéficie du confort financier de son partenaire. De l’autre côté, la lady permet au falang d’éviter les tentatives d’arnaques des marchands du coin, ainsi que de lui apprendre les rudiments de la langue thaï, qu’il me partage, avec un effort articulatoire non dissimulé. Et l’échange est même “sentimental” : l’allemand achète un peu d’amour, quand la thaï évite l’union avec un de ses concitoyens, réputés violents et infidèles. “Tu es jeune, tu es charmant, tu pourrais facilement en trouver une !“. J’y songe encore.
Album photo “Ubon Ratchathani »
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