
Le 23 juin, de Delhi
Les pérégrinations de l’ami Sam continuent vers Koh Chang, deuxième ile de Thaïlande, à quelques dizaines de kilomètres du voisin de l’est, le Cambodge. Le lieu est réputé comme destination de weekend pour les résidents de Bangkok : le trajet ne prend depuis la capitale que quatre à cinq heures.
Sans atteindre le statut des îles du sud du pays, Koh Chang ne peut avoir honte de son succès. Même en cette saison basse, les touristes ne manquent pas, et l’économie qui leur tourne autour ne semble pas trop ralentir.

Rencontrés à la sortie du bateau, j’accompagne Benjamin et Nolvenne, deux français revenus la veille de quatre mois en Inde et au Bangladesh. Faux pas à Lonely Beach, sur la côté ouest de l’île, et tuk-tuk pour joindre l’opposé, à l’extrémité sud-est de Koh Chang : Long Beach.

La réalité de Long Beach ne trahit pas les affiches publicitaires la vantant : il s’agit bien d’un petit coin de paradis, avec sable fin, longue plage (littéralement), palmiers et eau turquoise. Petit plus : on n’y trouve que deux maisons d’hôtes, pour peut-être au total 20 ou 30 bungalows. Pas de quoi dénaturer le paysage. Il y a tout d’abord Tree House, un complexe de petites maisonnettes en bois, cachées à travers une petite forêt. Le QG est un bar-resto avec vue imprenable et design sobre : architecture uniquement composée de bois. Et à l’autre bout de la plage, le complex de bungalows où nous resteront, deux jours pour Nolvenne et Benjamin, quatre pour moi.
Il n’y a pas grand chose à faire, mais c’est aussi ce que l’on recherche. Ne rien faire permet de libérer la pensée. Alors, tout s’apprécie mieux, surtout les choses simples : la moindre rencontre, le moindre contact humain, la moindre petite activité. Vacuité donc, et rythme assez sain : l’électricité n’est dispensée qu’entre 18 heures et minuit, imposant un coucher pas trop tardif. Histoire aussi de profiter pleinement, en pleine nuit, des coups de tonnerres qui semblent éclater à quelques mètres de nos bungalows… Je sursaute à chaque fois, mais apprécie, comme toujours, ces minutes pendant lesquelles la nature reprend le dessus.

Même dans ces coins reculés, l’homo sapiens reste sociable et c’est bien naturellement que tout le monde finit par se rencontrer, surtout vu le faible taux d’occupation des lieux.
Jay, l’islandais rachitique au flow ralenti par des années de fumeries, travaille gratuitement pour le resto de Tree House, contre nourriture et logement. A 18 ans, il partait pour un an de formation en Chine, à bosser son Kung Fu à raison de 10 heures par jour. Il a atterri ici à la suite de plusieurs mois de voyages dans la région, et il n’a aucune idée de ce qu’il ferra dans les mois, les semaines… ni même les jours à venir.

Il y a aussi Cédric, français pas franchement patriote, qui a bossé et vécu aux quatre coins du monde, et actuellement expatrié espagnol. Il songe au Brésil. Ruary, l’artiste écossais aux cheveux décolorés, connait lui aussi la définition du terme ‘mouvement’. Dix années à San Francisco, marié, puis la séparation, cinq ans au Japon à enseigner l’anglais et tenter de changer de vie.
Ces profils m’impressionnent et m’attirent par leur connaissance « de l’intérieur » de plusieurs cultures du monde. Par la variété de vies à l’intérieur d’une seule. Mais ils semblent aussi souffrir de ce mouvement, et me laissent en tout cas une impression de solitude, du sentiment d’être en permanence paumé. J’ai le temps, et je ne suis pas à la bourre, c’est surtout ça que j’en retire. A 23 ans, après 3 ans en Inde, un semestre au USA et sûrement plus à venir, je ne pourrai pas me plaindre, niveau expérience. Et puis, toutes les petites péripéties qui m’arrivent deviendront de brefs épisodes dans cette longue histoire que je me constituerai. Un peu comme eux, qui me racontent telle ou telle histoire sans en tirer fierté, sans se vanter. Des visages creusés par une concession universelle mais tragique : le mouvement, absolument nécessaire pour ces êtres là, impose de faire le deuil d’une vie rangée, rassurante, équilibrée. L’espoir sans cesse reproduit de trouver à la prochaine destination l’unique, l’ultime chez soi.

Découvrir un pays par ses touristes, par défaut de ne pouvoir le faire par ses locaux. Un résultat pas vide d’intérêt : ces profils similaires parlent du monde, de l’occident, d’une génération, de ses batailles existentielles. Ils parlent aussi de la Thaïlande et de sa place dans le monde, ne serait-ce que, tout d’abord, comme destination de voyage, de repos, de recherches de réponses pour cette génération. Car d’une manière où d’une autre, nous avons tous ça en commun.

Quand nous partons de Long Beach, nous sommes les derniers touristes sur la plage. Ruary repart sur Bangkok, et Celia et moi, nous nous essayons à Lonely Beach, d’ailleurs pas si lonely que ça, vu que la plage est devenue l’un des repères à routards de l’île. Retour au confort moderne aussi, avec non seulement l’électricité en permanence, des petits magasins dans le village et des bungalows plus solides, mais même une connexion wifi pour renouer un peu avec mon monde et me tenir au courant de mes centres d’intérêt.

La petite saleté chopée dans l’oreille gauche à Long Beach a résulté en une infection qui m’amène à visiter l’hôpital public. Rien de grave, le bref traitement me rendant mes facultés en quelques jours. Mais l’événement m’amène à calmer le pas… encore plus.

Celia a quitté son boulot il y a environ un an. Pendant une décennie, elle bossait pour la BBC entre autres, en qualité de monteuse audiovisuelle. Fatiguée par ses conditions de travail, elle prend le prétexte d’une nouvelle réduction des budgets pour claquer la porte et se poser quelques mois chez ses parents, dans son Oxford natal. Et puis, à l’automne dernier, profiter du pied à terre du frérot, journaliste TV à Bangkok, pour entamer un voyage sans période d’expiration. Certes, il y aura le Cambodge, où elle restera trois mois dans un orphelinat, mais sinon, c’est une nouvelle fois un profil quasi-romantique de personnage paumé, à la recherche de je ne sais quoi, que je rencontre. De je ne sais quoi, jusqu’à ce que je découvre, après quelques jours, qu’à la source de ce périple, il y a une déception amoureuse vieille de plus de 18 mois… mais qui a laissé ses traces. Cela dit, après deux ou trois jours d’adaptation à l’accent (il faut bien ça), je passe d’excellents moments avec celle qui me fait penser à Bridget Jones… mais qui n’aime pas que je le lui rappelle !
En rade de carburant pour mon scooter trop gourmand, un pickup s’arrête ; le conducteur me propose de m’emmener quelques kilomètres plus loin. Après les mauvaises surprises de l’Inde, Bangkok et le Laos, je prends précaution de lui demander s’il en attendra une compensation monétaire. Pour une des rares fois, ce n’est pas le cas, mais cette question coupe court à un hypothétique début d’échange, en affichant au grand jour le manque de confiance du falang que je suis. Alors, je me dis qu’il est peut-être bon de ne pas prendre une telle précaution, quitte à être prêt à l’affrontement en cas d’une demande monétaire excessive. Jouer le jeu, accepter les risques. Voilà un contrôle que j’arriverai peut-être à acquérir avec le temps : relâcher la pression, accepter de payer le prix, reposer la crainte.

Embrassades méritées : ce n’est qu’une fois de retour sur le continent que je retrouve Ben et Nolvenne, perdus de vue sur Koh Chang depuis Long Beach. Nous prenons le bus ensemble, en direction de Bangkok, son horizon urbain qui nous hypnotise, et son quartier de backpackers qui va nous accueillir quelques nuits : Kao San Road.
