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Une grosse pomme bridée

Le 24 juin 2010, de Delhi

Bangkok nous accueille le 8 juin, avec ses grands bras métalliques et la tombée de la nuit. Nolvenne et Ben sont motivés pour tenter le coup de Kao San Road, qui est à la métropole thaï ce que le Pahar Ganj est à Delhi : le quartier des routards. En beaucoup plus moderne. Ils ont entendu parler d’un hôtel pas trop onéreux… en effet, mais pour 4 euros la nuit ce sera aussi le confort qui sera minimum : chambre de 5 m², pas de fenêtre, ventilateur, toilettes et prises à l’extérieur. Mon voisin est un local, probablement un vendeur de rue, qui entrepose son matériel, et accessoirement, réside dans une de ces chambres à bas prix.

La rue est remplie de pièges à touristes qui sont souvent évités avec une certaine classe. On en conviendra : telle ambiance serait insupportable à la longue, mais pour quelques jours, c’est divertissant. Et puis, le souvenir de l’Inde, pour moi et mes camarades au moins, continue de laisser une trace du genre “on a déjà vu bien pire“. A commencer par la bouffe, car on se régale à la moindre occasion des brochettes et tiges de maïs grillés, sans oublier de se déshydrater avec les dizaines de shakes au fruits frais. De la balle.

Il me faut quand même plus d’une heure, le lendemain, pour retrouver Celia au centre de la ville. Plus d’une heure pour deux moyens de transports soulignant le contraste de la capitale thaï : le grand bateau servant de bus le long du Chao Phraya, et l’ultra sophistiqué métro aérien. Une grosse dose de modernité, une pincée de tradition. Et Thierry Henry, du haut de ces affiches Pepsi, qui contemple tout ça.

J’avais demandé à Celia une visite guidée d’un coin qu’elle affectionne, genre ‘coup de cœur’ inconnu des touristes… Raté, Siam ressemble à un Manhattan qui serait uniquement constitué de géants centres commerciaux. Oui, il y a la parenthèse d’actualité, avec cette grille en plastique transparent, pour mieux contempler ce qu’on laissé les vilains rebelles sur leur passage : le mall Central World complètement éventré. Mais sinon, on est bien au cœur économique d’une puissance régionale se rapprochant du modèle américain au moins sur un plan : l’idéologie capitaliste. On me l’a expliqué et répété : les thaï aiment acheter. Et c’est pas dans ce quartier que je pourrais soutenir le contraire.

Celia : “Oui, car mon frère m’a demandé d’acheter un logiciel de vidéo.

Sam : “Lequel ?

Celia : “Final Cut Pro.

Sam : “Comme ça ! Wow. Tu as l’argent sur toi ?

Celia : “Pas la peine, je vais acheter une copie illégale…

Bingo, car au centre commercial Pantip, une bonne vingtaine de boutiques à la légalité douteuse vendent des copies gravées d’à peu près tous les logiciels possibles, allant du petit utilitaire médiocre au logiciel ultra pro à plusieurs milliers d’euros. A Bangkok, on calme le portefeuille : deux chiffres suffiront pour l’acquisition de n’importe quel produit. Il en va de même pour des catalogues sans fin de films, séries et jeux vidéos.

Sans y prêter attention, je jette un coup d’œil au prix du Nikon D3000, appareil photo pour lequel j’économise depuis quelques mois. Avant mon départ, j’avais vérifié les prix depuis Internet, pour prévoir un hypothétique achat, mais les tarifs étaient à peine plus intéressants qu’à Delhi. Ici, c’est moins que le prix français que je trouve, alors, ni une ni deux, enfin, si, une ou deux heures, et la décision est prise : il ne faut pas louper cette occasion. Je trouve quand même le moyen de m’embrouiller avec un ou deux commerçants à force de demander des réductions, et de passer à côté d’une bonne affaire, niveau accessoires. Il ne faut pas pousser, et à en croire la hausse soudaine du prix que me présente un des vendeurs, on n’attend plus le touriste que je suis pour tenir en bonne forme le chiffre d’affaire.

Je passe la troisième journée en compagnie du couple de français, à faire le tour des monuments du coin. Une bonne marche entre Wat Pho, temple du Bouddha couché, et l’autre côté de la rive, pour le Wat Arun, un des plus hauts points de la ville. Taka, japonais de passage pendant quelques jours avant d’aller assister à la Coupe du Monde en Afrique du Sud, nous aborde et nous accompagne. Tout pendant, bien évidemment, je mitraille tout ce qui bouge avec mon nouveau jouet flambant neuf.

De retour à Kao San, je trouble l’ennui et l’attente du diner par une petite marche dans le coin. Étrange : la rue principale est vide. Moins de bruit que d’habitude. Je fais mon tour, et y reviens sur les rythmes des cuivres : Kao San célèbre le début de la coupe du monde avec fanfare, animatrices, médias, discours, danseurs acrobatiques, et un contre un de football entre éléphants domptés et gamins aux pieds carrés. Je me régale avec l’appareil.

A force de vouloir tout faire à pied, le centre commercial Pinklao, pourtant tout près sur la carte, nous offre une bonne heure de marche. Mais pas de déception : nous sommes tous trois ébahis devant l’étendue du monstre commercial, pourtant bien loin de Siam, le vrai centre de Bangkok. Un soir de semaine à 21h30, le lieu est bondé. Et même une petite partie de notre salle pour la séance tardive de Prince of Persia. Avec, en prélude, des pubs pour des médocs. En accéléré. Va comprendre.

Aux toilettes du cinéma, il y a du papier.

Oui, du papier. Rien à foutre ? Il y aurait de quoi. Ce qui me marque, c’est que le nettoyage à l’eau, souvent accompagné de toilettes à la turque, est la norme dans ce pays. Mais un peu comme en Inde, où nous avions eu d’interminables débats sur le sujets avec mes camarades de classe, l’un d’eux concédant que la manière de faire européenne était plus propre, il arrive probablement ici que les classes les plus aisées en vont jusqu’à copier les habitudes hygiéniques du grand frère de l’ouest.

Bangkok, quand quelques feuilles de péku peuvent te faire cogiter pendant des heures.

Nous autres français tuons ma dernière matinée par une ultime virée dans la ville, pour une visite rapide du Wat Saket où le panorama du toit coûte quelques brulures à plante des pieds. Je suis contraint de couper court aux leçons d’histoire que Ben dispense à ma demande : l’adieu s’impose mais on espère qu’il ne sera pas définitif. Une nouvelle venue aux Indes semblerait possible, mais au plus tôt pour 2011, car les amoureux veulent déjà boucler ce voyage-ci, avec un retour en France prévu pour le début de l’année prochaine.

Je loupe le paysage urbain en direction de l’aéroport international, trop occupé par l’unique autre passagère du bus, une vieillarde australienne qui s’invente exégète, à me piocher au hasard une dizaine de vers de sa bible de poche, devant mes yeux ébahis.

Dernière rencontre, aux dessus des océans cette fois-ci. Denis a lui aussi ses vingt ans bien derrière lui. Il retourne en Inde pour la première fois depuis… 1974 ! Avec ses potes du nord de l’Angleterre, ils s’étaient dit qu’aller jusqu’au ‘far East‘ en bus serait une fun affaire. Pertinente intuition, et je me délecte 36 ans plus tard à écouter ses histoires plus hilarantes et incroyables les unes que les autres. En me disant qu’elle est là, l’aventure que je cherchais. Là, en Inde. L’Inde, qui m’ouvre les bras avec ses degrés assommants. Et son bruit. Ses odeurs. Sa saleté. Là voilà, l’aventure.

C’est pas nouveau : les choses sont bien faites.

Album photo « Bangkok 2, le retour »