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Buddhist business

Déjà 4 semaines depuis mon dernier article et je suis le premier embêté d’un tel laps, car forcément, il y aurait quand même pas mal de trucs à raconter. Ce sont les photos, que je considère désormais comme la base de mes articles, et en particulier leur optimisation, qui me bloque plusieurs heures sur deux ou trois jours… Bref, ce que j’arrive rarement à trouver lors d’une semaine lambda. La voilà, la Buddhist busy-ness ou Suractivité Bouddhiste

Nous commençons avec une fête hindoue, célébrée cette année le 24 août : Raksha bandhan. Il s’agit de la fête des frères et sœurs, autour d’une petite cérémonie le jour J : chaque sœur offre un bracelet à son frère, en remerciement de l’amour et de la protection qu’il lui procure. Les trois ou quatre jours précédents, les rues sont pleines : les familles sortent pour acheter les bracelets en question, mais aussi pour préparer la fête : mets, gâteaux, nouvelles tenues, etc. Je ne loupe pas l’occasion et sors dans notre quartier rempli à ras bord et y passe beaucoup plus de temps que prévu : personne ne manque à l’appel, depuis les employés au magasin de Rahul, jusqu’aux glaciers et vendeurs de ceintures, aidés par les potes venus pour l’occasion. C’est la fête à Ghanta Ghar.

Finalement une vraie mousson », comme me disait Rahul l’autre jour. Cette année, contrairement à 2009, la pluie est tombée à flot et sur près de dix semaines déjà. Une fraîcheur qu’on ne saurait refuser en Inde. Mais forcément, ça amène aussi moustiques et inondations temporaires dans certains coins des rues… et plus gravement du fleuve Yamuna qui abreuve toute la capitale. Le phénomène force une partie de la population pauvre à déménager, tout simplement. Tom, mon roomate, en parle sur son blog (pour les anglophones).

Petite ballade un dimanche midi avec Tom, sous un soleil harassant, au centre de Delhi : Connaught Place (souvenez-vous…) Événement du jour : une course cyclique, qualificatifs pour l’épreuve qui se tiendra dans quelques semaines lors des Commonwealth Games. Étrange rencontre entre ce summum de technologie et le centre de la capitale d’un peuple de 1.15 milliards d’habitants… encore crado de travaux et de poussière. Peut-être un aperçu des lendemains mitigés du Commonwealth Games.

Nouvelle fête nationale, dix jours après Raksha Bandhan, avec l’annif de l’ami Krishna, figure centrale du panthéon hindou. Déguisement des gamins, fanfares dans la rue et ça se finit à la maison avec cérémonie spirituelle avec petits dons aux dieux. Une nouvelle fois, Rahul et sa bonté nous donne l’impression d’être une partie de la famille, un peu comme les cousins et même les servants, qui ne sont apparemment pas oubliés aux yeux des divinités.

Les traditions millénaires laissent place aux impatiences contemporaines. A peine remis de la birthday party de Krishna, le campus de Delhi University vie une de ses journées les plus agitées de l’année : les élections des syndicats étudiants. Pas besoin d’en parler pendant des heures pour apprendre que les intéressés sont hautement ancrés dans le système : corruption, violence parfois physique, jeux d’influence… Et pas non plus besoin de rester plus de quelques minutes sur les routes remplies de médias locaux et nationaux pour découvrir que ce qui devrait être un summum de civilisation se réduit ici comme dans beaucoup d’endroits à une confrontation bestiale de candidats aux égos nécessairement bodybuildés.

Une telle présence des télévisions m’impressionne et me fait réaliser que les enjeux des élections étudiantes sont bien plus importantes ici qu’en France. Mon impression est qu’ici, l’éducation supérieure représente encore une telle minorité qu’elle rassemble tout le futur politique de demain. Les candidats sont considérés comme des stars, étrangement chéries par des meutes de supporters entêtés.

La petite histoire dira que le nouveau président est un étudiant de mon département, qui plus est de ma promotion. Il va sans dire qu’en sept semaines de cours, je ne l’ai pas vu une seule fois.

Tout cela nous amène à mes études. Quatre semaines après mes premières impressions bloguières et sept semaines après la rentrée, les semaines passent incroyablement vite. A peine le temps de se lancer qu’on en est déjà à la moitié et que le weekend est à deux pas.

De semaine en semaine, l’activité a varié. En majorité, je me suis occupé avec des séries de lectures auto-imposées et permises par le prix défiant toute concurrence des copies intégrales de bouquins proposées au quartier de Patel Chest. Il y a une quinzaine de jours, ce sont quatre dissertations de philosophie que j’ai bouclé. Deux pour le prof principal, pour qui j’ai tenté l’osé, que dis-je, le choquant : proposer une réflexion authentique, basée sur des lectures soigneusement citées. Pas sûr que ça passe. (Aux dernières nouvelles : c’est pas passé). Et pour l’autre prof, l’assistant nommé Pandey, j’ai réussi à modifier mes intentions originales en lui recrachant simplement mes notes de cours. Le résultat dans quelques jours.

Et puis, après la pluie, le beau temps. Cette dernière semaine a été étrangement calme : alors que les examens de mi-semestre de 2009 avait eu lieu en septembre, il semblerait que nous sommes en retard, alors rien ne se profile. Du coup, maintenant que j’ai bien avancé mes lectures en philo et en histoire, je commence à me pencher sur les langues Sanskrit et Pali. Un rythme plus calme, qui ne fait pas de mal après des semaines pendant lesquelles l’ensemble de mon temps était dirigé vers les études, que ce soit à travers les heures en cours, la sieste pour récupérer et les quatre ou cinq heures en soirée pour relire mes notes, préparer les documents de révision ou avancer mes lectures.

L’adaptation continue. Comme les discours de l’institution et des profs se contredisent parfois, on s’organise différemment. J’ai découvert le réseau intense qu’entretiennent les étudiants, en particulier le gros groupe de vietnamiens, que je surnomme affectueusement “ma petite mafia viet’ ». Ceux-là sont en relation avec les diplômés des années passées, qui leur donnent toutes les infos nécessaires pour s’en sortir à tous les niveaux. Alors, je chope comme tout le monde des polycopiés de plusieurs centaines de pages rassemblant sujets d’examens, convocations, documents de révision et notes de cours dactylographiées. On ne sait pas d’où ça vient, on ne sait pas qui la fait, mais on se concentre sur ce qui importe : pouvoir répondre à nos questions. Le voilà le pragmatisme à l’indienne.

Ces documents, ainsi que l’avancement des leçons me permettent de réellement gagner en sérénité. Peu à peu, ce sont les différentes sections de chaque examen final qui gagnent en clarté. Ah oui, car ici, tout l’effort doit être porté sur le programme officiel et ce qu’il implique dans l’examen final. A force de côtoyer ces documents tous les jours, je crois que je serai déjà capable de réciter de mémoire les différentes sections de chaque examen, et leurs points respectivement attribués.

Patel Chest, quartier des magasins à photocopies. N’importe quelle copie intégrale pour quelques euros.

Mais en quoi consiste tout ça ? Je me rends compte que je ne suis pas rentré dans les détails de ce que j’étudie.

Le cours d’histoire (“History of Ancient Indian Buddhism until the 2nd Council ») est à mon avis la matière clé de ce semestre. Peut-être par ce qu’elle me procure une banbarde de connaissances élémentaires, histoire de faire la nique à mon honteuse ignorance. Ou sûrement parce qu’elle est menée de main de maître par notre directeur de département, K.T.S. Sarao, qui, séance après séance, assoit son statut d’académique reconnu et d’enseignant captivant. Nous passons deux heures par semaine avec lui, le mardi matin. Il y présente un mélange de faits historiques, explications culturelles et interprétations de sujets grandement débattus dans le monde académique. Depuis le début de l’année, nous avons appris sur les sources pour l’études du Bouddhisme de l’Ancienne Inde, le calcul de la date de mort du Bouddha, l’attitude du Bouddhisme concernant la non-violence et concernant les castes. En parallèle, nous avons eu une séance avec un assistant professeur au sujet du premier concile. Je complète les cours par la lecture d’un des principaux livres de Sarao, qui reprend en gros les mêmes chapitres. Idéal pour en apprendre un peu plus sans se plonger dans des débats sans fin de nos amis érudits.

Le cours de philo (“Indian Buddhist Philosophy ») ne jouit pas d’une même cohérence. Il y a tout d’abord l’alternance de deux, et dernièrement, trois professeurs. I.N. Singh, le principal, s’occupe de présentations des quatre principales écoles philosophiques du Bouddhisme. Pandey, l’assistant, nous propose des séances où il donne une présentation succincte de grands principes philosophiques édictés par le Bouddha. Même si ces thèmes (enseignements et écoles) représentent moins de 50% de la note de l’examen final, nous n’avons pas encore entamé les autres sections, qui semblent cependant plus courtes. Trois séances hebdomadaires sont allouées à la philosophie : I.N. Singh en prend souvent une, parfois deux, et Pandey comble les trous. Mais les deux ont habitude de sauter des cours et encore plus souvent, de faire des séances express (moins d’une heure pour deux heures annoncées). La quasi-totalité de mes lectures depuis la rentrée concernaient la philosophie, et en particulier le thème des écoles. La réflexion s’est terminée par les dissertations que j’évoque plus haut, bouclées il y a une semaine.

Le cours de Pali (“Pali Language and Literature ») se divise en deux grandes parties : grammaire et littérature. Des quatre heures prévues par semaine, seulement une, en générale, traite de la littérature. Le Pali étant le langage employé par Bouddha pour ses enseignements, la littérature en question consiste dans les canons bouddhiques. Idéal pour moi afin de me familiariser avec ces textes fondamentaux. Le gros du cours reste l’apprentissage langagier, entre des séances où sont énumérées de longues séries de règles grammaticales arbitraires et les cours de compréhension, déjà plus satisfaisants. En novembre, lors des examens, nous auront à traduire deux des six premiers récits racontant les rencontres du Bouddha après son illumination, suivies de petites questions basiques de compréhension. Il s’agira de traduire de pali en anglais, et de répondre en pali à la question (elle aussi énoncée en pali). A mon avis, les séances de compréhension sont intéressantes parce qu’il s’agit de notre premier vrai contact avec la langue. A travers ces petits textes, nous commençons à apprendre quelques mots de vocabulaire, reconnaître quelques structures. Les efforts paient rapidement.

Enfin, le Sanskrit (“Buddhist Sanskrit Language and Literature ») est animé par, peut-être, le deuxième meilleur enseignant du département : S.K. Singh. Petit et velu, il est agréable et très rigoureux dans sa présentation de la grammaire sanskrit, réputée hautement complexe. Le cours de littérature est tenu par une autre enseignante, pas tellement brillante mais on y apprend toujours quelques nouvelles choses. Enfin… surtout moi. Jusqu’à présent, mon seul travail personnel dans ces deux cours de langue consiste à relire, organiser mes notes et étudier les textes de compréhensions pali.

Reste le syndrome de Shauli. Shauli est un étudiant israélien, la trentaine, qui a terminé le master en mai dernier. Quelques semaines plus tôt, lors de ma soirée “fête des voisins » (hic), nous faisions connaissance et il allait directement au but : entamer ce diplôme serait une perte de temps incroyable pour moi. Alors que je le croisais il y a quelques semaines, le diplôme en poche, son discours n’avait pas changer : de ce département aux profs corrompus, médiocres et aux étudiants moines trop peu critiques, seuls un ou deux profs redresseraient légèrement la barre. Bien trop peu pour sortir de ces vingt-quatre mois avec un bénéfice positif. Le propos m’avait marqué, un peu déçu mais je n’étais pas près de baisser les bras.

Là où “le cas Shauli » devient “syndrome de Shauli », c’est qu’il n’est pas le seul. Le groupe-classe étant composé en majorité d’une meute de vietnamiens, en deuxième lieu, de birmans, et enfin d’indiens (en grande partie non-anglophones), il y a toute une série d’élèves seuls représentants de leur contrées. Du coup, forcément, c’est surtout avec eux qu’on se retrouve. Alors que les viets ont leur réseau pour s’en sortir, les étudiants minoritaires sont un peu laissés à eux mêmes, destinés à capter quelque chose dans un contexte rempli de doutes et d’incompréhensions. Souvent, le résultat n’a rien d’excitant car il est difficile pour certains de dépasser une basique confrontation de principes et de valeurs envers le prof, l’institution et parfois même l’Inde en général. C’est en particulier le cas de mon ami coréen Ildo, 32 ans, 10 ans de moineries derrière lui, 8 ans en Inde et un peu d’armée avant, qui passe nos journées à aligner ses critiques envers notre monde d’adoption. Comme beaucoup d’autres dans la classe, son savoir est déjà très avancé, mais il s’arrête à l’étape “les profs n’ont rien compris ». Ou l’argument du genre “les académiques indiens dénigrent le bouddhisme au profit de l’hindouisme ». Il n’en sort pas totalement désorienté, car son objectif ultime est de rejoindre un programme de doctorat aux USA. Mais suffisamment pour me saper le moral et la bonne volonté.

Ce n’est que très récemment que j’ai compris cela. J’en étais encore à croire à cette logique de double vitesse : les lectures et le savoir légitime d’un côté, et de l’autre côté, les profs et leur dogmatisme ridicule que je ne suivrais que temporairement, jusqu’aux examens. Un de ces matins, j’ai rencontré plusieurs des sept étudiants de la spécialité philosophie de Master 2. Ils m’annonçaient la liste des profs en charge : deux cours avec l’assistant qui avait refusé de noter ma dissertation, un avec le prof principal qui, quand il se décide à venir en cours, rabâche la même chose et boucle en 30 minutes, et un dernier avec ce troisième prof que nous avons découvert au début de semaine via une sublime dictée d’une heure trente. Bref : joie.

Mais mes nouveaux amis mon rapidement fait changer d’avis. D’après eux, les profs ont certes parfois tort sur quelques points techniques, mais dans l’ensemble, le double enjeu des études, à savoir l’acquisition de connaissances et la réussite aux examens, était satisfait. Notre différence de regard se manifestait par exemple au sujet des dissertations que demande Pandey : alors que je les voyais comme des travaux de recherche sanctionnant mon travail d’étudiant dans l’ensemble, mes nouveaux camarades avaient compris qu’il ne s’agissait que de travaux rapides permettant au prof de s’assurer que l’étudiant avait compris l’essentiel, c’est-à-dire, ce qu’il avait enseigner.

En d’autres mots, ce diplôme me propose une nouvelle expérience inattendue : un format d’enseignement où le professeur est encore le gardien du savoir alors que les étudiants écoutent, se taisent et apprennent. Ne serait-ce que son âge lui offre un respect légitime et un réel statut de garant de la connaissance. Voilà peut-être un pacte que nous avons oublié dans notre Occident où l’on s’imagine que quelques années d’études sont suffisantes pour être capable d’ériger des critiques des plus ambitieuses.

Autrement dit, ce n’est pas parce que tu as beaucoup lu, parce que tu a découvert plein de trucs, que tu es plus en position de connaître que l’Autre. Voilà ce que cette rencontre m’a rappelé. Encore une fois, l’Inde est à la hauteur de sa réputation : une civilisation qui te rappelle en permanence que, quelque soit ton statut ou ton savoir, le monde et l’histoire sont toujours vertigineuses d’immensité.

L’album photo de ce dernier mois : “Celebrations ».

P.S. : Allez donc me voir cet incroyable album photo du célèbre grapheur C215. Ça se passe à Delhi. Clique ici.

  • michael

    hey Indiana Sam!
    ça faisait un moment que j’ai pas pris de tes news, je le fais par l’intermédiaire de cet article assez captivant!
    j’espère que tout se passe bien pour toi, chouette idée et bonne réalissation de ton blog!!
    a plus tard, michael

  • http://geekmehard.blogspot.com/ MrWak

    Magnifique.

  • Gaspard

    Hey Sam!
    J’étais ravit de lire ton article, de voir tes supers photos et de plonger un peu dans ta suractivité bouddhique ;)
    J’attends avec impatience un article sur les jeux du commonwealth en octobre. De France les medias présentent ça comme un futur fiasco…
    A dans quelques années j’imagine :P