
Tout va bien et je compte bien vous le prouver en écrivant un ‘ court ‘ article. Bah oui, pourquoi s’embêter à tourner autour du pot quand tout trace comme sur des patins à lette-rou?
“A la ligne » : fin de chapitre. Point, à la ligne. 9 semaines depuis le 2 août, et voilà déjà les vacances de mi-semestre. Je l’ai déjà dit et je le répète : le temps a fusé d’une manière inouïe. A mon avis c’est bon signe : l’expérience indienne continue d’être intense et satisfaisante, même 14 mois après y avoir foulé la première cheville.
La positivité transparente de mon dernier billet avait été mise à épreuve, alors que le mot en lui-même en était encore à l’étape de la relecture. I.N. Singh, le prof principal de philo, s’était ramené en cours avec une pile de copies en main, et nous avait écrit au tableau, point par point, ce qu’il voulait retrouver texto dans notre dissertation-maison. Bref, l’étape dictée-récitation que je gardais en mémoire avec une certaine nostalgie innocente à l’étape CE2 était belle et bien de retour, et je me sentais sûr ni d’en tirer quelque chose en terme de savoir, ni de réussir à rabâcher si précisément tant de trucs lors des examens.

Dao est tellement sympa qu’il se pointe chez moi un samedi a
prèm’ avec maïs, lait et coco concentré,
nous prépare un excellent dessert et repart les mains vides. Vive le Laos.
Quelques jours plus tard, K.T.S. Sarao, le directeur du département, s’est chargé de lui régler son compte et de solutionner mon impasse. Lors d’une discussion privée dans son bureau, il nous expliquait, à moi et mon camarade Stalin, à quel point I.N. Singh était la plaie du département. Certes, l’ensemble du staff n’est pas brillant, au niveau pédagogique (certains peinent simplement à avoir un bon anglais) comme au niveau académique (rares sont ceux qui montrent une vraie activité de publication). Mais la majorité ne manque pas à leur propre cours (quand ils sont prévenus…), et s’arrangent pour nous enseigner suffisamment pour au moins terminer le programme. Face à ce travail honnête, l’attitude de I.N. Singh semble sans limite : il ne prend la peine de faire cours qu’une vingtaine de minutes par semaines, et pour ce qui concerne ce dernier mois, uniquement pour rabâcher des banalités sur le dernier vrai sujet abordé, ou pour boucler en quelques minutes des points qui mériteraient au moins une heure.
Mais l’incompétence et l’irresponsabilité de Singh ne sont pas le plus choquant. Le gaillard est profondément ancré dans le syndicat des professeurs, entité dangereusement en contact direct avec tout le petit monde politique du pays. Puissant et jouissant de relations aux plus hauts niveaux, rien ne l’arrête, enfin en tout cas au cœur du département. Pas de double-vérification de la correction de copies. Pas de possibilité pour Sarao de le virer : il a obtenu un poste de permanent, probablement via quelques amis bien placés. Personne à qui se plaindre quand sa corruption, désormais connue de tous, va du petit service aux bons vieux billets pour acheter une note de First Division (les meilleurs étudiants de la promo). Eh oui, il semblerait que la situation d’infériorité de certains moines (infériorité notamment langagière), associée à un objectif purement professionnel des études (valider un master pour obtenir un poste de professeur dans leur pays) les amène à baisser la barrière morale et soudoyer le corrompu de l’institution.

Stéphanie quitte enfin le pays après avoir fait valider son année à la sueur du coude. Les mots manquent pour qualifier
la profondeur et l’authenticité de notre relation, et tout ce que j’ai appris avec elle. Bon vent à toi !
Cependant, loin de moi les tendances révolutionnaires de jadis mon âme d’adolescent. Le pragmatisme indien rappelle toujours à l’ordre : motus et bouche cousu. A la moindre prise de position, I.N. Singh et d’autres se lâcheraient sur moi et me sous-noteraient uniquement par principe (et égo). Car ce n’est pas comme si la notation de Singh était classique : cinq minutes avant d’aller discuter avec Sarao, nous le croisons avec Stalin, dans le couloir. Stalin lui rend sa dissertation, il la survole en moins de 10 secondes, revient à la première page, indique un 8/10 et signe. La justice à l’indienne.
Qu’est ce que j’en retire ? Qu’il faut simplement éviter le contact avec ce genre de personnage. Je m’assure juste que ma dissertation-maison, bien entendu non-lue, me procurera une note pas trop dégueulasse. Ce que j’ai pu confirmer, car l’autre jour, il nous disait en classe que nos travaux pré examens finaux, représentant 25 ou 30% de la note globale, reviendront forcément entre 18 et 22 points, quelque soit notre travail. Deux minutes plus tard, il entoure du stylo ses prétendues valeurs au tableau : “gentillesse », “mérite ». On le laisse raconter ses conneries, mais derrière les sourires tout le monde a compris. Depuis que j’ai appris à son sujet, un grand nombre d’étudiants m’ont rapporté leur version des faits, ce qu’ils ont entendu de leur côté. Et tout le monde va dans le même sens.

Virée nocturne au centre de Delhi. Quelques minutes plus tard, nous mettons notre classe de côté
pour se ruer sur le meilleur Afghani Chicken de l’histoire.
L’autre conclusion, c’est que je tire une croix sur la spécialisation philosophie du Master 2. Pas de possibilité d’en tirer quelque chose de valeur, même s’il semblerait que Pandey, le prof assistant, soit finalement plutôt expert de son sujet. C’est bien dommage, car je m’étais dit que cette spécialisation aurait pu me fournir une petite expertise dans un sujet déjà assez avancé. Mais il faut en venir au fait : je ne souhaite pas venir en cours tous les jours pour voir les séances annulées, encore plus quand il s’agirait à tous les coups de se rabaisser devant les désirs et le pouvoir exagérés d’un individu qui n’a aucun intérêt pour les discussions académiques.
La spécialisation Histoire fera très bien l’affaire. Je pourrai continuer d’approfondir ma connaissance globale du Bouddhisme. Telle était la première impulsion d’intérêt qui m’avait amené jusqu’en Inde. Sarao me confirme que les profs, plus ou moins compétents, seront quand même présents à leurs propres cours. Mais rien ne presse : la décision sera à prendre l’été prochain.

Ce que j’en retire, à plus courte échéance, c’est une certaine sérénité vis-à-vis de mes études. Vu que je n’attends plus grand chose du cours de philo, je ne tombe plus dans le piège de préparer de gros boulots qui ne seront même pas lus. Alors, le rythme a gagné en relaxitude depuis deux ou trois semaines. Je lis beaucoup moins, j’écris juste pour préparer un petit travail maison qui consiste à tous les coups à simplement mettre en forme mes notes de cours. Et le reste du temps, je glande, je fais le touriste à Delhi et je fais avancer un domaine au moins aussi important que les études : ma vie sociale.
Nous sommes le dimanche 3 octobre, et aujourd’hui débutent les Commonwealth Games. Comme vous tous, j’ai eu écho de tout le bordel que ça a été, ces dernières semaines, pour ramener les infrastructures à un confort acceptable pour la communauté internationale. A vrai dire, ça me fait doucement rire, car ce n’est rien de plus qu’un phénomène bien vieux : l’Ouest s’imagine retrouver son petit monde sur toute la planète, quand l’Est veut croire que “oui oui, pas d’inquiétude, ça sera la méga classe ». Alors, sur le campus, où les nouveaux terrains serviront à l’entrainement des équipes de rugby, les posters flambants neufs et les centaines de gardes contrastent avec toutes ces familles qui continuent de passer les nuits sous leur tente de fortune.

Je ne compte pas tellement suivre les jeux. Il faut se procurer des tickets et j’ai la flemme. Plutôt, je vais rester à la maison pour avancer mon boulot, et bouger un peu avec les amis. La semaine prochaine, je passerai quelques jours à Bénarès. Mon premier voyage indien depuis mars et Dharamsala.
Le retour des vacances réservera une période de 6-8 semaines à l’intensité progressive, nous menant vers les examens de mi-semestre, suivis directement par les examens finaux. Mais sinon, le moral est bon. Je trouve ma place, comprends ce que je peux tirer des études et n’en espère pas trop. Et à côté de ça, l’Inde réserve toujours ses petites surprises et ses grands réconforts quand, tous les jours, elle me prend dans ses bras, elle, la maman aimante et bienveillante de tout un peuple.

Le ‘My Bar’, au Pahar Ganj, repère des routards assoiffés.
Les images de ces deux dernières semaines : l’album photo “Colours »
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