— Hide menu

Richesses intérieures

Bénarès, octobre 2010 : trois jours et deux visages. Le premier, c’est celui de Rakesh. Rakesh, le camarade de classe originaire d’un petit village du Bihar. Rakesh, l’hindiphone qui me servait de souffre-douleur verbal en début d’année quand je m’énervais de ces indiens qui ne parlent pas anglais en classe. Ma méchanceté n’aura pas contraint sa nature simple et chaleureuse. Quand je fais savoir à mes amis que je partirai à Bénarès pendant les vacances d’octobre, il demanda timidement, via Stalin, si j’accepterais sa compagnie. Quelques heures avant le départ, je comprends qu’il ne s’agira pas uniquement d’une compagnie, mais plutôt d’un passe-droit pour ce qui sera sûrement l’expérience de découverte la plus authentique depuis mon arrivée en Inde. La rencontre d’une famille, modeste, humble, bienveillante et qui définira devant mes yeux une des grandes fiertés de la culture indienne : l’hospitalité. Ce qui nous amène au second visage : Kishan, petit-fils de la tante de Rakesh, à la joie et au sourire permanents.

Mais Bénarès, c’est aussi cette cité légendaire que je souhaitais visiter depuis plusieurs mois. Peut-être que, carrément, c’était la seule image que j’avais de l’Inde, ô moi qui, il y a deux ans de cela, ignorais encore Taj Mahal et Rajasthan, et qui croyais que “Cachemire” n’était qu’un type de pull.

Bénarès ne m’a pas déçu. Il transparait de “la plus vieille ville du monde” un étrange mélange de densité étouffante et de hauteurs spirituelles. Niveau circulation et serrage de foule, tentez d’imaginer le quartier de Old Delhi sur toute une ville. Bon, okay ça vous dit sûrement rien mais je vous garantis que cette dernière phrase à de quoi effrayer tout être humain qui a un jour visité la capitale indienne. Bénarès n’est pas aéré par des voies rapides comme Delhi : la taille va des centaines de ruelles-labyrinthes près du Gange, jusqu’aux avenues de taille moyenne au centre de la ville. Tout ça, sans parler  de la bonne moitié des voies, non-bétonnées : bonjour le mal de tête, mais ça créé des situations marrantes avec les camarades d’auto-rickshaw — ah oui, à Bénarès, les clients se partagent les auto-rickshaw, par tronçon de trajet, et au final c’est bien plus chaleureux, et puis, bien moins cher.

Bénarès la spirituelle. Difficile de passer à côté des ghats ou berges du Gange. La principale motivation de tout voyageur, indien comme étranger, reste de fouler les marches près du fleuve sacré. Il est même commun de venir à Bénarès pour y terminer sa vie. D’où les crémations, matin et soir, à même le fleuve. Terminer cette vie aussi bien que possible, histoire d’assurer la qualité de la suivante. Bénarès, c’est aussi la ville de Shiva, superstar de la mythologie hindoue. La cité jouit de plusieurs temples nationalement connus, mais je n’en verrai pas l’ombre : l’accès aux étrangers y est très réglementée. Le tout dans un contexte inter-religieux assez tendu, entre musulmans et hindous. Les centaines de policiers postés à chaque coin de ruelle nous le rappelleront.

En bons élèves d’études bouddhiques, il était difficile de passer à côté de Sarnath, petite ville éloignée d’à peine 10 km de Bénarès. Sarnath est connue pour avoir abrité le premier enseignement du Bouddha récemment éveillé. S’adressant aux cinq ascétiques, il explique dans les grandes lignes le principe de Paticca-Samuppada ou loi d’interdépendance. Quelques siècles plus tard, le grand Asoka, converti au Bouddhisme, construisait à l’endroit même du premier sermon de Bouddha une petite cité dont les fondations sont encore visibles aujourd’hui.

Le lieu est de nos jours, comme beaucoup d’autres villes sacrées bouddhiques, le terrain de jeu des arnaqueurs/harceleurs et gamins mendiants en tout genre. Bref, du déjà vu, en particulier à Bodhgaya en décembre dernier. Mais la visite aura valu le coup, en particulier pour cette cérémonie de moines sri lankais, de passage à la ville sainte.

Mais plus que les visites et la ville en elle-même, c’est bien sûr la famille de Rakesh que je garderai en mémoire. Ils vivent dans un quartier extérieur de la ville, réservé aux familles comptant un membre employé pour les voies ferrées. Ils sont une petite dizaine à se partager deux ou trois pièces : la tante et son mari, tous deux retraités, une fille divorcée, et un fils aveugle avec sa femme et ses deux enfants. Pas le luxe de l’espace, pas d’occasion de se sentir seul : chaque instant de la vie est partagé avec le reste de la famille. Seulement la femme du fils aveugle, travaillant à l’hôpital, et la petite-fille, au collège, ont une activité en dehors de la maison.

Inutile de dire que je suis accueilli comme un roi. Sourires, quelques mots en Hindi, et la qualité et les portions comme moyen d’exprimer leur gratitude à l’égard du voyageur de passage. Ce que j’avais pressenti avec Rakesh qui n’osait même pas me demander directement de m’accompagner à Bénarès, est confirmé : il semblerait qu’en Inde, c’est plus un honneur pour la famille de recevoir l’invité que pour l’invité d’être reçu par la famille. En acceptant l’invitation, le convive témoigne ainsi de sa reconnaissance et de son respect pour les valeurs, pour la culture et simplement pour la vie du local. Encore plus quand cet hôte bien pâle fait se retourner tout le monde dans la rue, ne parle pas la langue et vient d’un lointain pays dont on ne connait que vaguement le nom.

La modeste superficie de la résidence de la famille nous contraint à aller crécher quelques dizaines de mètres plus loin, où un propriétaire nous loue une chambre de son bâtiment en pleine construction. Pas de luxe : lits en bois sans matelas, douche au seau et bien sûr, toilettes à la turque et, accessoirement, dégueux (sympa le gros cafard qui sort de la cuve au moment-même où je suis accroupi…). Mais cette simplicité de vie permet de se concentrer sur l’essentiel.

Un soir, Rakesh revient d’une discussion avec sa tante ; il semble complètement chamboulé. Il me dit vouloir aider, faire quelque chose pour sa famille. Car derrière la gentillesse et la chaleur humaine qu’ils me montrent, leurs problèmes s’amassent. Il y a d’abord ce fils aveugle, contraint à passer ses journées à la maison vu qu’il ne peut plus travailler. Il y a aussi ce second fils qui, impliqué dans une sombre affaire de réglements de comptes, s’est retrouvé à commettre un homicide. Et puis, la condition économique de la famille en général : une cinquantaine d’euros de pension pour les retraités, un salaire d’environ trente euros pour la belle-fille et un autre maigre revenu de substitution pour le fils aveugle.

Alors, je comprends Rakesh, quand il se demande et me demande : “Mais comment font-ils pour faire vivre toute une famille dans un tel contexte ?“. Le lendemain, je me le demande d’autant plus que, pour moi, tout ce qui ressort de cette famille, c’est une compréhension profonde de la vie, bien loin de nos excès : rythme calme, relations pacifiques entre les membres, enfants curieux et pleins de vie mais qui ne vont jamais contester l’autorité des plus vieux.

L’énigme de Rakesh me demandera sûrement plus de temps, beaucoup plus de temps pour lui trouver une réponse. A moins que celle-ci soit déjà là, toute proche et évidente : c’est le miracle des gens simples, de ceux qui ont gardé les pieds sur terre, par contrainte… mais aussi par choix. Tout simplement.

L’album photo de Bénarès : Authentic »

  • http://www.mistercereals.wordpress.com Cyril

    Il m’a fallu un peu de temps pour revenir sur ton blog. Sur cet article. En fait, tout ce que tu écris à une grosse “raissonnance” en moi maintenant. C’est incroyable à quel point les rencontres peuvent nous changer.

    donc oui, je ne reste pas car l’internship m’a été refusé en faveur d’un autre candidat. Je cherche encore a comprendre qui peut etre mieux qualifié.