
Jamais deux sans trois. Ou, en frindi, Jamais do sans tine. Dernier épisode du triptyque indien, comme annoncé dans le contrat. Nous nous quittions au retour sur Delhi et mes craintes quant à la dernière année à la capitale. Bon, il faut croire que l’adaptation n’est jamais un processus terminé, vu que je me porte finalement plutôt bien. Mais cette bonne surprise n’est pas venue toute seule : j’ai quitté la cohue de Ghanta Ghar au profit d’une résidence simple mais très confortable ; les cours ont repris et sont satisfaisants en qualité et intelligemment organisés ; et enfin mes projets personnels avancent presque aussi bien que je le voudrais.
Du gâteau au chocolat dans la face, coup classique de l’anniversaire Indien: j’ai 23 ans. Ou peut-être que cela célèbre, plus important, mon départ de l’éternel Ghanta Ghar. Il m’aura fallu dix-huit mois pour me lasser de l’ “authenticité indienne” que j’aperçus pour la première fois, un brulant après-midi d’août 2009, à l’époque de la célèbre Stéphanie… et six de plus pour enfin faire bagages. Un départ presque sur les doigts de pied… car même si quelques uns des voisins ont entendu nos ultimes coups de gueule, quand les différents services de camionnettes rivalisaient de retard ou d’annulation non signalée, je n’ai pas vraiment offert un adieu clair à tous ces visages qui ont fait les deux ans de mon expérience à Ghanta Ghar. C’est surement le fossé de la langue, qu’on invoque un peu trop souvent, ou plutôt son corollaire : une certaine honte, celle de l’étranger relax et accessible que tout le monde imaginait devenir bilingue après deux ans, et qui quitte les lieux en ne pouvant guère mieux qu’aligner les quelques dizaines de mots de vocabulaire qu’il a accumulés… On ne peut pas gagner sur tous les plans.

C’est aussi que cet au revoir n’a pas une allure définitive. Un groupe de jeunes indiens, étudiants en première année de licence, a pris notre succession. Avec eux, Pietro, un italien à peine plus vieux qu’eux, qui lui aussi démarre tout juste sa licence à Delhi University, pour sa part en économie. Son parcours rappelle celui d’un autre : il lâche son pays, fait bagage, s’expatrie dans une contrée pas facile, se lance dans les trois années d’un programme universitaire complet, explique que “de plus en plus d’Européens vont faire ça, de toute façon“, choisit un quartier fatigant mais bien indien quand il pourrait trouver nettement plus confortable, en redemande encore et encore et garde le sourire jusqu’aux dents alors que la boue grimpante en aurait déjà fait abandonné un paquet. Je m’invente expert et adoube Pietro dans cette expérience qui révolutionnera sa vie comme ce fut le cas pour la mienne. Alors oui, Ghanta Ghar, un adieu seulement temporaire car en voilà un, ou plusieurs, d’ailleurs, que je retournerai visiter au cours de cette troisième année. Pour la cure de jouvence… pour retrouver à travers son regard la fraicheur du jeune voyageur. Un peu comme l’humble sage se tait et s’inspire de la fraicheur de l’enfant qui joue.

On change de quartier, mais l’entourage social résonne gère peu différent : Nandini, mon amie, et Tom, mon ancien colloc’, partagent maintenant un grand appartement à South Delhi. Mine de rien, la localité affecte un peu le quotidien. Culturellement, par exemple, quand après deux ans d’un quartier exclusivement hindou, je vais chercher mes repas du soir dans les restaurants des ruelles musulmanes en plein ramadan. L’occasion de redevenir français, c’est à dire carnivore, et réaliser que finalement, c’est davantage les humains autour de nous que des valeurs abstraites qui nous guident dans notre éthique. En d’autres termes, entourés de consommateurs de viande, je m’y remets et n’y trouve plus tellement de culpabilité. D’autres petits détails donnent une nouvelle couleur à la vie de tous les jours. Les retours en autorickshaws la nuit qui ne durent pas une heure trente. Le centre commercial géant à dix minutes de marche, où je me découvre plus tolérant et moins ascétique à propos de tout ce qui brille et qui coûte cher – à commencer par les donuts… Ou ce quartier bien plus classique que Ghanta Ghar, qui rappelons-le, voisinait le deuxième plus grand marché de légume de la capitale, ainsi qu’une rue extrêmement active, en circulation tant humaine qu’automobile. Ici à Malviya Nagar, on peut sortir acheter son pain et ses jus de fruit sans risquer de devenir sourd. Ça ne se refuse pas.
Je suis resté chez Nandini et Tom un petit mois. L’inscription, puis l’entrée à la résidence des étudiants étrangers a pris, comme tout en Inde, un peu plus de temps que prévu. Une dernière péripétie insignifiante m’a même fait croire que j’avais été recalé, avant de me rassurer avec 30 secondes de confirmation des différents directeurs, au prix de quatre heures d’attente préalables devant le bureau… Quelques jours de plus, je déménage la dizaine de cartons gentiment hébergés par mon ami Irakien Omar pendant quelques temps, vers ma chambre à l’allure de local à patates ; une semaine encore et je commence à aménager, ranger et même décorer pour trois fois rien (direction artistique : Nandini Sarkar). Il y a quelques jours, j’y passe ma première nuit, puis, quand les activités se calment, mes premières journées. Résultat : une excellent surprise qui me ferrait presque regretté de ne pas avoir franchi le pas quand, il y a deux ans de cela, je visitais cet ISH (International Student House) que je trouvais un peu trop spartiate. En deux ans, les murs ont été repeints, j’ai compris que les rideaux, ça peut s’acheter, et j’ai découvert qu’il m’en fallait pas beaucoup plus. Une petite centaine de colocataires venant des sept coins de l’Afrique et de l’Asie, des terrains de foot, de badminton, des barres de musculation (et peut-être un ou deux paniers de basket à venir), une dizaine d’employés pour garder les lieux étincelants, des services de réparation et de maintenance rapides, et enfin un service de restauration franchement convenable et qui apporte un peu de régularité au quotidien. A dix minutes à pied de mon département, et trois fois moins de la station de métro. Pour environ 50 euros par mois, tout compris. Promis, je vous aiderai pour les inscriptions. Car clairement, ça vaut le coup.

Bon, la résidence c’est bien, mais, au moins pour faire bien, il y a quand même les études. Le feuilleton de mon incredible departement avait repris avant même la rentrée, avant même que je sois à Delhi d’ailleurs, dès mon école d’été à Manipal. Pas à cause de la réputation de mon département, connue d’une bonne partie des interlocuteurs présents à l’occasion, mais par un texto de Stalin : “les résultats sont affichés et tu as échoué dans une matière, Prakrit.” Prakrit ? Pas possible. Je suis le pote de S.K. Singh, mon prof, et K.T.S. Sarao, qui m’est tout aussi proche, a hérité de la correction des 3 copies après avoir vexé l’incompétent I.N. Singh qui était originellement en charge de la matière. S.K. Singh nous avait tous trois donné 27/30 pour les notes internes du semestre (ça sent la démagogie mais ça rend la vie plus facile), et K.T.S. Sarao avait confirmé mon impression à la sortie de l’épreuve en m’informant, off the record, que j’avais scoré très haut, pour une note finale de peut-être 85 ou 90%. Bref, non seulement suffisant pour être reçu (mon département demande le summum de… 45% de bonne réponse), mais même surement assez pour m’offrir la place de premier de ma promo pour ce second semestre. Stalin: “Non non, ça dit que t’as bel et bien échoué.” Coup de fil à S.K. Singh et mail à K.T.S. Sarao sans tarder. Encore au Canada, il réglera mon cas à son retour à Delhi.
Une semaine plus tard, je le rencontre enfin. Il lève les sourcils : “J’en ai vu, des sales histoires, mais alors celles-là !!!“ Après tout ce qu’il m’a raconté, c’est moi qui lui indique désormais de ne plus avancer une telle fausse modestie. Mais il continue son histoire. Et j’apprends que, quelques temps après les examens, quelques élèves, fort probablement vietnamiens, on offert au génial I.N. Singh une petite enveloppe en échange d’une “réévaluation” des copies. Et pas que les miennes, d’ailleurs : tous les examens que Sarao avait corrigés. L’ingénieux a indiqué que Sarao n’y connaissait rien en Pali, Prakrit, en langues et en Bouddhisme en général, et qu’il devrait par conséquent corriger à nouveau toutes ses copies, dans un courrier officiel que le responsable du bureau des examens a surement signé sans vraiment lire son contenu.
Deux ans en Inde, et surtout un an au département d’Études Bouddhiques, c’est des tas d’embrouilles, mais autant de résolutions. Surtout quand on connait les bonnes personnes. Maintenant entièrement entre les mains du directeur de département que je continue de considérer comme honnête et bien intentionné, je ne perds pas une minute à m’inquiéter et obtiens gain de cause quelques semaines plus tard avec un courrier officiel rétablissant justice : 77% sur les 4 épreuves. Et le communiqué officiel tentera de nous faire croire que l’élève que je suis a eu sa copie “réévaluée”, autrement dit, augmentée de quelques points seulement… Quatre ou cinq élèves ont réussi à faire encore mieux ce semestre, dont quelques vietnamiens incapable de comprendre, ou bien me répondre (ce qui revient au même) quand je tentais, quelques temps plus tôt, de faire connaissance à l’aide de questions de niveau 6ème. C’est curieux.

Bref, une dernière touche de fantaisie avant de passer à la cour des grands. Il y a près d’un an, j’avais déjà tiré une croix sur le parcours “Philosophie Bouddhique” de la deuxième année, précisément pour éviter ce genre de péripétie (et les profs qui ne viennent pas en cours, et les sujets d’examens non étudiés en classe, etc.). Entre temps, j’ai compris que si j’y perdrais dans ce spécialité, j’y gagnerais d’autant plus avec le parcours “Histoire du Bouddhisme“, car tenu par K.T.S. Sarao, aussi compétent dans l’enseignement que juste et éthique dans son attitude en classe.
Et… bingo. Bon, bien sûr, le premier cours commença avec deux semaines de retard, puis jusqu’à quatre de plus pour lancer chaque matière… mais j’ai clairement fait le bon choix. Lors de son introduction, K.T.S. Sarao nous déploie le point fort du contrat : seulement un cours par matière et par semaine, sur deux matinées. Car, comme il l’a montré l’an passé, il est franchement faisable de finir un programme de ce genre en une petite dizaine de sessions de 1h30. Ses collègues ne doivent pas partager sa foi, à en croire les plâtrées de cours annulés et de lectures vides qu’ils proposent, ou séances de quinze minutes avec quelque part, c’est obligé, un certain plaisir pris à nous faire perdre notre temps. Ne serait-ce que pour s’assurer que l’éternel déséquilibre de valeur entre le professeur et l’élève est bien perpétué.
Plus de cela, désormais. En revanche, et même si Sarao ne cache pas que les programmes n’ont rien de bien compliqués, nous aurons un peu plus de travail personnel. Au lieu d’une petite dissertation maison par semestre et par cours, ce sera ici quelques pages pour chaque chapitre de chaque matière. Autant dire, du travail personnel hebdomadaire. On avait perdu l’habitude. Mais ça ne fait pas de mal.

Du côté des profs, on s’en sort aussi bien. J’ai déjà tout dit sur Sarao, qui gère sans surprise le cours d’ “Histoire du Bouddhisme Indien des Mauryas aux Harsa“. R.N. Matthew, professeure séniore du département d’histoire à la School of Open Learning, semble tout autant douée pour son cours d’ “Art et Architecture Bouddhiste“.
A.K. Singh, que nous avions déjà vu pour quelques séances au premier semestre, s’occupe du cours de “Anciennes cités et villages historiques : une étude littéraire et archéologique“. Il est adepte du “dos à la salle, je recopie mes notes au tableau“, domaine dans lequel il excelle, si ce n’est une écriture souvent indescriptible. Avec lui, les cours ne sont pas passionnants, mais au moins il y a du contenu. On suit l’heure hebdomadaire et on se rattrape, si besoin, avec le livre du même nom par Sarao lui-même : pour son second doctorat, à Cambridge, le méticuleux a listé toutes les villes mentionnées dans les canons bouddhiques et rassemblé les détails propre à chaque, ainsi que les données archéologiques correspondantes, dans un petit manuel fort utile. Bien assez pour répéter les sentiments de fascination, jalousie et haine qui l’entourent au cœur du département.
Enfin, dernière matière : “Avènement et propagation du Bouddhisme du Sud“, enseigné par Dr. Haldar. Le temps d’un bouche-trou totalement inutile, il nous avait prouvé l’an passé qu’il n’était pas difficile pour lui de coincer une référence au marxisme et à la révolution française dans un cours sur le premier concile Bouddhique (4ème siècle avant J.C.)… Autant dire que j’avais quelques appréhensions pour ce semestre. Mise à part une séance étonnamment satisfaisante (peut-être correspondait-elle à son sujet de doctorat), il confirma notre impression : anglais imparfait, rhétorique bien trop grandiloquente compte-tenu de ces propos bien insignifiants, discours cyclique où le contenu de la séance est résumée toutes les cinq minutes, aucune organisation logique et citation d’éléments totalement hors sujets. Sarao, qui nous enseignera les chapitres importants de son cours, m’explique en aparté qu’il a connaissance de ces critiques depuis des années, mais que certaines des connexions de Haldar, ainsi qu’une absence totale de remplaçant guère plus compétent, l’empêche de changer la situation. Et il soupire.
Au final, c’est de l’enseignement plutôt bref mais concentré, qui satisfait parfaitement l’objectif général de ma présence même dans ce département : recevoir une introduction au Bouddhisme. Pas plus. Une intro à petite dose, car entre cours et devoirs maison, les études pour cette dernière année devraient me prendre seulement deux à trois jours par semaine.

On termine donc par le meilleur : mes deux projets personnels. Là encore, il fallut bien 6 mois pour mettre en place un gros changement, mais un changement qui ferra vraiment la différence. A travers mon travail de recherche, et d’écriture, je trouve enfin une activité et une voie qui me correspondent plus que toutes les autres auparavant.
A mon retour de Manipal, j’ai réussi à boucler un deuxième chapitre de mon récit sur l’expérience indienne, consacré à mes deux premières semaines à Delhi, en août 2009. Le résultat me satisfait, tant en qualité qu’en quantité. En revanche, lancer le troisième chapitre fut bien plus difficile. Je souhaitais présenter mon ancien quartier, Ghanta Ghar, chronologiquement, tout au long d’une journée : “24 heures à Ghanta Ghar“. C’est l’inspiration qui me fit défaut, après seulement quelques pages. Il faut dire que ce troisième volet marque un gros changement de méthode : lors des deux premiers chapitres, le récit suivait ma relecture de mon journal. Des anecdotes alignées les unes aux autres, un peu de réflexion mais pas vraiment de thème. Ici, il s’agit de rassembler en un chapitre un ensemble d’histoires et de réflexions qui se sont tenues ci et là pendant plus de deux années. Et la période tout récemment terminée, de déménagement, emménagement, début des cours, amena à une inévitable relégation de ce travail à… “quand j’aurai le temps“. J’ai réussi, il y a quelques jours, à débloquer la situation : j’ai repris ce chapitre à zéro en posant sur papier quelques paragraphes, avant de préparer le terrain avec un brainstorming des sujets à aborder. Je m’y colle bientôt, promis, car jusqu’à présent, c’est mon autre projet qui m’a gardé bien occupé.

J’ai finalement lancé ma recherche sur les liens entre la pensée mimétique de René Girard et la notion de Philosophie Bouddhique, Anatta (non-substance). Des dizaines d’idées d’approches et de formulations depuis maintenant quelques années, et l’occasion de les exprimer, enfin, à travers un petit brouillon comprenant l’introduction générale et une section du premier chapitre, que j’ai envoyé à quelques amis et professeurs au début du mois d’août. Les quelques retours furent très encourageants. Après deux semaines de pause, j’ai repris ce travail la semaine dernière, en continuant d’éplucher Mensonge Romantique et Vérité Romanesque, l’opus magnum de Girard autour la théorie mimétique, pour trouver quelques passages intéressants et continuer de stimuler ma réflexion.
Ces deux projets, et, en particulier ces jours-ci, la recherche, me motivent profondément. Plus qu’un simple sujet académique, il me semble que j’ai trouvé ici une réponse qui éclaire par le Bouddhisme non seulement l’histoire de la pensée européenne, mais même ma propre histoire personnelle. En gros, René Girard, avec sa théorie mimétique et les quelques romans qu’il évoque d’une part, et le Bouddhisme d’autre part, expliquent qu’on court toujours après une certain idéal, une certaine vie, un résultat qu’on critique dès qu’on l’atteint enfin. Ma recherche me permet de comprendre pourquoi j’ai passé une décennie à critiquer tout ce qui m’entoure, et surtout, que pour le reste de ma vie je continuerai de trouver des objets tout autant critiquables. Voilà peut-être la quête que j’étais parti trouver en Inde : accepter la particularité, voire l’aléatoire de mon passé, de ma culture, de ma famille, des mes amis ou de mon pays, car, comme ils le sont actuellement ou bien différents, ils en sont tout autant critiquables. Il n’y a pas d’objet totalement différent, c’est la vision du sujet qui change tout. Alors, plutôt que de croire en la supériorité de l’alternative, je confirme par une réflexion intellectuelle une impression bien plus sensible que j’ai ressenti depuis quelques années : simplement accepter ce qu’on a, et le chemin qu’on peut s’offrir dans la vie.

Nous commencions avec un anniversaire, alors autant finir sur la même note. Petite fête surprise pour Nandini. Bon anniversaire ! Et à la prochaine.
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