
C’est avec regret que je remarque que, de plus en plus, mes articles sur ce blog se concentrent avant tout sur mes aventures universitaires. Ce n’est pas la seule porte d’entrée d’une culture et même, si porte d’entrée il y a, beaucoup jugeraient celle-là négligeable. Ils préféreraient sûrement tirer les fruits d’un si long séjour indien par des voyages répétés et une réelle découverte à travers des rencontres quotidiennes. Nous sommes d’accord. Mais il se trouve que, venu pour les études, c’est autour des études que mon expérience s’articule. Ajoutez-y un certain goût pour la réflexion de manière générale et quelques peu de rigueur morale, et me voilà embarqué dans une traversée mouvementée.

Futilité : la politique étudiante indienne
Je n’ai plus grand nombre d’amis au département de Buddhist Studies. Ce matin, à l’introduction de la Conférence Internationale annuelle, je pu m’en rendre compte. Un bon deux tiers de la vingtaine d’enseignants du département trouvent un certain confort dans la relation de mutuelle ignorance que les mois ont tissée entre nous. Il faut dire que peu ont pris avec le sourire les oppositions franches que je leur affichais lors de leurs cours. Dans ces contrées, rares sont les individus qui comprennent qu’un reproche n’est pas forcément ad personam. Récemment, c’est Dr. Haldar à qui j’essayais de démontrer qu’il enchaînait les contradictions à trois minutes d’intervalle, et l’emploi de termes anglais que je ne connais pas, sur un nombre pourtant limité de notes écrites au tableau. Dr. A.K. Singh, pourtant convenable jusque là, m’a déçu après que je découvre que son article, signé de sa plume, est à 90% un plagiat littéral de sources internet, sources douteuses qui plus est, wikipédia compris. Je lui confiai mes impressions par email, message que je verrai gratifié, ô grâce, d’une réponse. Rempli d’erreurs de langue, bien sûr. Le “docteur” est désolé de ne pas satisfaire mes standards et promet de multiplier les efforts. C’est apprécié. Mais il n’y a pas qu’eux. Les bons profs non seulement reconnaissent l’intérêt, la rigueur et le peu de talent que j’ai, mais aussi il doit être clair pour eux que je les respecte et les apprécie sans la moindre difficulté. Après tout, eux aussi combattent le système. Nous sommes dans le même bateau. Mais ils ne sont pas légion. Alors oui, ce matin, à la conférence, les bonjours furent en nombre réduit. En faisant le compte, je réalise que sur les 13 enseignants de l’an passé, tout compris, j’ai eu avec une bonne moitié des conflits ouverts, et avec le reste, pas suffisamment d’échanges pour contrebalancer ce qui doit se ragoter dans les couloirs. Même SK Singh, qui lui aussi se retrouve bouc-émissaire d’une institution bien en dessous de son niveau académique, a dû redéfinir la nature de notre relation après mon insistance pour recevoir au moins un peu de rémunération en échange d’un article qu’il me demanda d’écrire en vue d’une publication académique signée de son nom. Et puis, diantre, même avec Sarao, le directeur de département indétrônable. J’y reviens.

Depuis le Jardin des Cinq Sens
Ce matin, la fraicheur de l’air conditionné était de pair avec la froideur humaine, donc, mais pas que de la part des profs. Les étudiants, indiens surtout, commencent à m’avoir franchement en travers de la gorge. Toujours inquiets que je remarque bien leur support, voire leur curiosité inter-culturelle pendant les bons jours, quand je les prends la main dans le sac d’une tricherie en exams, d’une falsification de la fiche de présence ou de plagiat dans leurs devoirs maison, ils s’étonnent et se sentent attaqués personnellement de mon intention de ne pas faire une exception. Jamais je n’ai trahi un camarade de classe auprès des autorités. Mais souvent, je n’ai pas tu ce que ma conscience morale apportait à mes lèvres. Alors, forcément, ça prend la forme d’une leçon d’éthique. En effet, rares furent les confrontations dans ces moments : l’indien prend, reconnait sa faute même, puis garde toute sa haine, si démesurée qu’elle n’a d’égale que sa dissimulation, et sort tout dès que j’ai le dos tourné. Mayuri qui menace de porter un faux témoignage à la police si j’allais jusqu’à laisser Sarao savoir sa petite affaire de tricherie médiocre. Rakesh qui sort à rythme quotidien des énormités incroyablement créatives d’ignorance et de racisme sur moi, Nandini et Rachna, après que je lui répétai, pour la énième fois, qu’il ferait mieux d’oublier cette dernière. Qu’il comptait marier, rappelons-le. Après lui avoir parloté une bonne dizaine de minutes, en cumulé sur tout un semestre. Bref. Et maintenant la liste se prolonge à Rajan et ses copains. Et même Dao, le joyeux moine lao. Allons-y, je vous raconte.

Il y a quelques semaines, Sarao eut la bonne idée de me contacter via deux de ses collègues, forcément auto-rabaissés au niveau de sbire, pour m’annoncer une “bonne nouvelle”. Quand j’apprends qu’il veut me nommer président du syndicat des étudiants du département de Buddhist Studies, j’hésite. Depuis plus d’un an déjà, le mot de “syndicat” n’a, à aucun moment, été lié à la moindre activité positive et morale. Pour moi, le syndicat c’était : des imbéciles campagnards abrutis et analphabètes, tirés par la laisse par leur chef du moment, incapable de boucler une phrase correcte en anglais, et sûrement pas mieux en hindi, vu les fou-rires des surveillants quand ces idiots, venus aux examens sans même un stylo, rendent leur copie après une demi-heure. Mais Sarao me répondit, naturellement, que ma présence à ce poste serait toujours moins risquée que celle d’un de ces gars là. Surtout que pour cette place, dans notre département, seul affilié officiellement au syndicat central de l’université (quelle ironie pour un département d’études bouddhiques, une religion annoncée a-politique depuis ses débuts), nombreux sont ceux qui sont prêts à débourser mille et cent pour ce poste de président, car, retour sur investissement, ils seront à leur tour grassement corrompus par les candidats à l’élection du comité administratif du syndicat central. Et puis, ajoute Sarao, je bénéficierai peut-être d’une petite voix pour proposer un peu de changement dans le département. Quelques doutes… et je signe.

Safderjung Tumb
Une journée passe et, propulsé par l’enthousiasme inattendu de Stalin, je me dis que j’ai peut-être reçu, cadeau du ciel, enfin le petit pouvoir nécessaire pour rectifier quelques unes des absurdités rencontrées durant notre séjour au département. Les listes de priorités sont déjà constituées, à l’oral puis même sur l’ordinateur. Autour d’un chai, Rajan, un gros politicien curieusement anglophile et un peu plus présent en classe que ses copains, et ses copains, rejoignent la fête et ne me cachent pas leur excitation. Un de ses copains, barbu et crédible, me briefe sur le fonctionnement d’un syndicat étudiant. Il y a même Dao, qui semble prêt à une trêve de la grosse haine qu’il a développée a mon égard depuis qu’il a raté un examen l’an passé, tout comme moi, mais qu’il estime que j’ai bénéficié d’une rectification car Sarao me préfère. Tous ensemble, nous rêvons déjà de la vertu de notre département, après notre passage, et, détail à régler, d’un petit référendum à réaliser bientôt, histoire qu’on ne puisse pas me reprocher de n’avoir pas être élu démocratiquement. Mais pas de vote : la plupart des moines et nones sont incapables de comprendre nos prestations orales en anglais, et une partie de ceux-là, et les indiens à coup sûr, pourraient être facilement payés par quelques opposants imprévus. Et puis, me répète-t-on, il ne fait pas de doute que je suis la personne la mieux placée pour mener la voix des étudiants, moi qui ai tellement défendu leur cause l’an dernier, moi qui suis un étudiant si brillant, et moi qui suis, dixit Stalin, si “imperméable à la corruption ». On se voit demain les copains, on va changer le monde.

Coup de fil. Stalin à l’autre bout. “On arrête tout. Tout ce que Rajan et ses copains t’ont dit, c’est des conneries. Dès que tu avais le dos tourné, ils ont commencé par bien rigoler de ton idéalisme de blanc avant de prévoir de te niquer en douce au dernier moment du référendum. On laisse tomber ». Quelques heures de doutes, de colère, de frustration. Je comprends peu à peu ce que Sarao voulait dire lorsqu’il se plaignait à longueur de discussion, depuis les quelques mois de nos échanges : il est si difficile d’implanter la moindre amélioration dans ce département. Quand ce ne sont pas les enseignants, incompétents et corrompus pour beaucoup, qui font obstacles, c’est une partie des étudiants, si désespérés qu’ils en espèrent devenir politiciens et commencent par tuer dans l’œuf la moindre bonne volonté. Leur niveau d’immoralité est tel que même entre indiens, mensonges, trahisons, menaces et manipulations sont monnaie trop courante.
Vu que dans ce département, aucun indien n’est capable de me dire en face ce qu’il pense de moi, et que du coup la confrontation n’invite à rien de plus qu’une impression accrue d’insulte pour mes interlocuteurs, il ne reste plus que la tactique du silence et de l’ignorance pour s’en sortir sain et sauf. Rajan et ses petits copains passèrent un weekend excité d’impatience, arrivant en cours la semaine suivante avec une pétition contre les pratiques “non-démocratiques” dans la désignation pour la présidence de ce syndicat, pétition qui récolta une quarantaine de votes, la plupart sûrement de frères et sœurs croyant signer la fiche de présence des cours du jour. Sarao commença par nous répondre de vive voix à mon email presque incendiaire, nous indiquant haut et fort qu’il n’a pas d’agenda à jouer en nous mettant de front, et que je paie le prix de mes propres erreurs après avoir rendu si publique la nouvelle de ma désignation et mes plans idéaux. Il reçut ensuite Rajan et ses petits copains, qui repartirent quelques minutes plus tard après une prestation à peine plus fine qu’un gros coup de pied au cul : “Pas de ça dans mon département ».

La grosse élection du comité d’administration du syndicat est désormais dernière nous. Les esprits se sont calmés. Et les faux-cul de la classe reviennent vers moi, régulièrement, car, fruit de leurs absences répétées, ils se retrouvent à la veille des examens de mi-semestre sans notes des cours, sans copies des lectures et parfois, souvent d’ailleurs, sans même savoir quels sont les sujets au programme. Je suis employé d’une garderie. Trop peu pour un Bac + 4.
Ce master, à défaut d’avoir été lumineux en matière de connaissance académique, aura pour sûr été une bonne leçon bouddhique. Car du désir, de l’égo ou de l’insatisfaction, en veux-tu, en voilà à Delhi University. Alors, peut-être que j’allais à la conférence avec une mentalité un peu différente, ce matin. Ne plus espérer grand chose. Car, même avec des attentes réduites, on l’a été, tellement de fois, abrutis, incapables de comprendre notre propre déception. Un coup d’oeil au livret de l’événement confirma mon intuition. Une pléthore de présentations de 15 minutes sur 3 jours, “160 candidatures », se vanta le grand moine Satyapala, mais bien deux tiers aux énoncés à peine plus ambitieux qu’un cours de licence. “Ashoka et le Bouddhisme». Bravo ! “Une occasion pour les enseignants-chercheur du département d’enfin présenter quelque chose », confia Dr. S.K. Pandey à Stalin. Un coup d’œil au résumé de la présentation du mec assis devant moi, et des erreurs d’anglais ou des phrases sans verbe à chaque ligne. J’envie Stalin qui, imposé volontaire, devra se coltiner non-stop ces présentations pendant trois jours. Sans parler de cette prof de mon département qui n’a visiblement même pas l’ambition de présenter sa recherche, ou non-recherche, en anglais. Une dizaine d’autres chercheurs vont ainsi présenter leur travail en hindi. Vive la conférence internationale.

Durga Puja à Delhi
A l’heure où j’écris ces lignes, ils y sont encore. Mais j’ai déjà goûté à la cerise sur le gâteau. Sarao, tout juste revenu d’un séminaire en Chine, se la joua relax en occupant la première session par des commentaires guère peu experts de ses photos prises dans un temple hindou, quelque part au nord de la capitale cambodgienne. Rien de franchement captivant, il faut l’avouer, chose rare avec lui. Mais c’est un petit propos qui lança le débat. Alors qu’il rappela, entre deux phrases, que le Bouddhisme fut assimilé par le Brahmanisme-Hindouisme en faisant de Bouddha une réincarnation de Krishna (fait globalement accepté), voilà que quelques cravateux, directeurs de tel ou tel département à tel ou tel coin paumé de l’Inde, montèrent sur l’estrade et clamèrent que c’est hors-sujet, qu’il n’y a aucun lien avec le Bouddhisme, que Krishna n’est pas la réincarnation du Bouddha (notez l’attention aiguë du locuteur), que les Bouddhistes n’ont jamais cru en un dieu, que c’est des conneries et que s’il y avait bien quelque chose que le Bouddhisme devrait commencer par faire, c’est nettoyer le bordel rapidement et distinguer le faux du vrai. Ca clappe dans la salle, essentiellement par quelques moutons devant nous, comme Rakesh, sûrement impressionné par la prestation des rares vrais extrémistes de la salle. Stalin hallucine, glousse et suffoque d’incrédulité puis giflotte l’arrière de la coiffure réduite de notre faux ami, brahmane frustré. Sarao prend son temps pour ré-expliquer, et comme un deuxième puis un troisième montent au micro, il perd sa patience, retrouve sa nature de Kshatriya (caste des guerriers) et répond aux insultes criées de “stupide” par quelques “t’es tellement dogmatique » et “intolérant aussi ». Applause. Aux dernières nouvelles, Rajan, Rakesh et leurs amis, dans leur “croisade anti-Sarao », ont contacté les médias nationaux pour donner une voix à ces perturbateurs et tenter de “mettre à genoux » leur ennemi quasi-divin.

Jardin de ma résidence sous la mousson
Voilà le beau spectre de l’académique du tiers-monde : de l’incompétence aux débats stériles de dogmatisme. Un peu noir ce portrait, je l’avoue. Mais comprenez bien que si ce blog rassemblait une vomissure sans fin de propos naïfs, tolérants et heureux sur la culture indienne, je perdrais en crédibilité. Je ne serais plus réaliste.
« Le terne, le médiocre, et même le sordide et l’atroce, jouissent à nos yeux d’un préjugé favorable, en ce sens, tout au moins, que nous en faisons nos critères de vérité. Une préférence irrationnelle mais significative (…) nous fait décréter le souterrain plus « réel », plus « vrai » que le « beau et le sublime » du premier romantisme. »
Et Girard conclut (Mensonge Romantique et Vérité Romanesque, p. 219) :
« Être réaliste, ce n’est jamais, au fond, que faire pencher chaque fois vers le pire la balance du probable. Mais le réaliste se trompe plus lourdement encore que l’idéaliste. Ce n’est pas la vérité, c’est le mensonge qui progresse à mesure que les « palais de cristal » se muent en vision infernale. »
Bien vu. Je fais pencher la balance du probable vers le pire. Car ce n’est pas tous les jours aussi mauvais. Découvrir le monde c’est un peu comme jouer à la courte paille. On ne peut pas perdre à tous les coups. Il faut pas exagérer, non plus. Là, j’ai chopé un paquet de pailles courtes, mais quand je sortirai du département pour de bon, je me rappellerai sûrement des pailles longues, oubliées au fond de ma pochette arrière droite. Mon livre, je l’espère, suivra ce second type de témoignage, plus sain, à mon avis.

Rahul ouvre finalement son second magasin de gâteaux
Au fond, tous ces personnages ne sont pas mauvais. Ces profs et ces élèves sont là simplement parce que le reste du monde universitaire indien n’en veut pas. Ils sont, au pire, classiques, peu originaux, attendus, sans espoir. C’est ce que m’explique Sarao, par email, au sujet de ses propres employés : “un pays du tiers monde comme l’Inde, avec des billions de personnes désespérées, est différent de l’Ouest, et c’est vrai aussi pour les valeurs morales. Alors, il vaut mieux y aller doucement ». Ou Pietro, mon frérot italien qui a fini par quitter mon ancien appart de Ghanta Ghar pour bénéficier de la vie facile de la résidence. Pietro, qui vient de m’apprendre que dans La Divine Comédie, Dante, en route pour l’enfer, découvre que le plus grand groupe n’est pas celui des damnés, héros du mal, mais la foule du Vestibule de l’Enfer, une masse d’âmes neutres par lâcheté, qui n’ont franchement agi ni en bien, ni en mal et qui par conséquent ne peuvent même pas s’offrir un des fauteuils de l’enfer. Dante ajoute que leur éternité n’est pas une éternité de souffrance ; leur châtiment est horrible, laid d’insignifiance : suivre une bannière vide en étant piqué par des guêpes et dévoré par des vers. Ces humains normaux, ils ne sont pas mauvais, ils sont, au pire, simplement laids.

Si le département reste globalement synonyme de frustration tant par les cours, l’éthique des profs ou les affaires politiques des syndicats, la tentative ambitieuse de Sarao de rehausser le nombre de devoirs-maison pour cette année, me fait lire et découvrir nombre de sujets intéressants de l’histoire bouddhique et indienne en général. Mais cela a un prix : temps drôlement réduit pour mes activités personnelles. Le rythme de ma recherche ralentit un peu, avant de réaliser que celle-ci prend tout le temps que je pourrais consacrer à mon livre. Qui, lui, ne pourra certainement pas trop s’étendre après l’été prochain. J’ai récemment décidé de reporter la recherche sur Girard à une thèse de master ou doctorat, vu que le sujet est décidément solide et passionnant, et de me remettre bientôt à l’écriture du livre, à rythme quotidien.

Bref, quitte à rabâcher pour la millième fois : je ne manque pas d’occupation. Tout n’est pas heureux, ce n’est même pas tous les jours nerveusement supportable… Mais pendant quelques instants étonnamment légers, je réalise la chance que j’ai d’être encore ici en Inde, et le signe de bonne augure que cela est pour ma vie à venir. Les leçons sont parfois dures, mais au moins, il y a des leçons. Mon certificat indiquera “Buddhist Studies“, mais, moi, je saurai bien que ce que l’Inde m’enseigna fut encore plus universel.

Célébration de Dussehra
Sans oublier l’album photo de ce mois. “Comédie Divine“.