
Hampi, 15 ou 16 heures de l’après-midi, un mardi ensoleillé de la fin de 2011. Dernières heures, ou presque, d’un périple méridional avec les parents et la petite copine. Tout va au mieux : Marie-Françoise et Yves, qui entament leur troisième semaine en Inde, ne m’ont jamais semblé si joyeux, sereins et en pleine forme. A ma surprise, ils ne m’ont toujours pas tapé sur les nerfs, pire : j’en redemande. Et puis, ils terminent le voyage au Sud, épargnés du moindre souci de santé, alors que Nandini et moi comptons quelques bobos au compteur. Le monde à l’envers, vraiment.

Old Goa
Mais en ce 27 décembre, un petit rien me chagrine. “C’est quoi ce temple ?” “Qu’est-ce qu’ils font, ces messieurs ?” “Qu’est-ce que ça veut dire, ce signe ?“. Marie-Françoise enchaîne les interrogations, deux ou trois guides à la main. “Je sais pas.” Ma réponse, inlassablement, négative. “Je sais pas, je sais pas.” Un peu plus de doute à chaque répétition. “Je sais pas, je sais pas, je sais pas.” Et la douloureuse impression que la morale de cette longue histoire est en train de se dessiner : l’Inde, j’y connais rien.

“Doc” de Retour vers le Futur, dans le bus pour Kaupa Beach (Udupi)
Ce n’est pas une nouvelle, quand on y pense. En fait, si on regarde mes écrits depuis un ou deux ans, ce thème revient régulièrement. Et pas qu’entre les lignes. C’est vrai qu’il faut le faire, d’arriver en Inde en naïf suprême, imaginant que quelques mois suffiront pour s’intégrer, et le reste pour s’épanouir de ma nouvelle vie. A cette époque, je n’ai pas encore ouvert le moindre livre sur le pays, et je crois encore que le Taj Mahal est paumé quelque part au Moyen-Orient. Quelques jours plus tard, et la première découverte, le constat linguistique, effaré : les anglophones en Inde, c’est comme la bière dans un Monaco : il vaut mieux avoir une solution de secours s’y on prévoit de s’en enivrer. Et pourtant, 29 mois plus tard et je suis toujours gravement sobre. Mon Hindi a survécu à un niveau pire que débutant après mes leçons peu ambitieuses de première année. Par la suite, pris par des études qui s’avéreront pourtant d’un intérêt guère supérieur, je délaisse les cours de langue en m’imaginant – naïveté persistante oblige – que j’arriverai à m’en sortir, petit à petit. Et puis, peu à peu, l’optique de la fin des trois ans arrive, et je me rajoute une nouvelle excuse, une grosse couverture sur le lit douillet anglophone dans lequel je me suis cloîtré : “c’est trop tard.” Pendant ce temps, ma connaissance sur la culture de l’Inde, son histoire et sa société n’évoluent guère : je ne prends jamais le temps de parcourir le journal, le moindre livre épais m’effraie et j’apprends in extremis quelques détails de l’histoire du pays, via le Bouddhisme (disparu de l’Inde !), au rythme des curriculums peu ambitieux de mes professeurs peu talentueux.

Presque aussi beau que l’Ile d’Yeu (Kaupa Beach, Udupi)
Pendant ce temps, à la collocation de chez Nandini à Delhi, on n’entend pas les parents se taire. Ce n’est pas un mal, en soi, mais un détail me surprend. Parmi les quatre membres du foyer (une iranienne, deux indiennes et un américain), une seule, Nandini, parle quelques mots de Français. De l’autre côté, les parents, pourtant forts de leur dictionnaire Anglais-Français de 1936, ne s’aventurent que très rarement dans la langue de Shakespeare. Hein ? Quoi ? Oui oui, Marie-Françoise et Yves, avec un toupet prodigieux, tiennent la discussion avec leurs interlocuteurs dans un Français excellent, quand ceux-là répondent en Anglais. Et il n’y a que moi que ça dérange. Car, m’assura-t-on, tout le monde arrive à se faire comprendre. Ah bon. Et à en croire la durée des échanges, ça ne se limite pas qu’aux politesses. Mes invités sont là depuis quelques heures seulement, et ils ont déjà brisé en mille morceaux une énigme qui m’avait tenu en haleine depuis deux ans et demi : la langue, oui ça peut être un problème, mais pas au point de s’en servir d’excuse pour tout. Bon. 1-0.

Vers Ooty
Et ce n’est pas tout. Les premières excitations passées (premier tour dans la rue, premier métro, premier repas, visite de la résidence, etc.), on passe aux “choses sérieuses“. Car après tout, les parents sont venus pour voir où je vis, pour voir ce qu’est ma vie, et ma vie, depuis août 2009, c’est l’Inde. Ca tombe bien, de l’Inde, j’en ai à vendre et à revendre, quatre tonnes cinq de souvenirs, anecdotes, histoires et réflexions expertes sur l’état qui si gracieusement m’a accueilli. Quelques petites remarques, ci et là, pour faire noter à mes invités que non seulement je m’y connais bien, mais aussi que je suis pas un bleu. Et puis, quand l’occasion se présente, quelques discussions plus longues, plus poussées. Tout naturellement – enfin, selon mes habitudes, en tout cas -, mes récits gagnent en contraste, puis carrément, s’obscurcissent sans trop tarder. “L’Inde, si je la connais“, me dis-je, “c’est que je connais surtout ses crasses, ses joints cassés, ses boulons rouillés qui sont les honteux coupables du dysfonctionnement général, du bureau du Premier Ministre à ma petite vie privilégiée d’expat’“. “Il faut que j’en parle“, j’ajoute, en toile de fond de ma pensée confuse. La surpopulation, le bruit, le manque de civilité des indigènes, l’état pathétique de mon département, les arnaques sur les lieux touristiques : tout y passe dans mon exposé pseudo-encyclopédique.

Heureux comme des vaches en pâture (Ooty)
Mais la sauce ne prend pas. Rien n’y fait, les parents ne perdent pas le sourire. Alors que les cris glottaux des vendeurs de légumes m’exaspèrent, Papa me dit que c’est formidable cette société où le réveil matinal se fait au rythme des simili-dialogues entre les sonneries de portables et les chants des marchants ambulants. Alors que je trouve chaque jour les Indiens plus bêtes dans le métro, il s’enthousiasme d’un territoire si bien desservi par les transports en commun. Toujours, une simple petite phrase, une remarque sans prétention et mes réflexions, plus mal intentionnées que profondes, s’effondrent comme château de sable aux Sabias à marée haute. Trois fois rien : les commentaires modestes de deux touristes retraités simplement venus voir le monde de leur fiston.

Parc Botanique, Ooty
Alors, oui, avec de tels spécialistes de la bonne humeur, j’ai de quoi me poser quelques questions, ce 27 décembre. Non seulement, je ne connais toujours pas grand chose de l’Inde, mais en plus, j’en pense pas que du bien. Ceux-ci y mettent juste les pieds et s’en sortent comme des pros. De retour au pays, dans un mail de voeux, les parents sortiront queje suis en Inde comme un poisson dans l’eau ; je suis touché mais sérieusement, c’est eux les sardines dans le bocal. Et moi, je suis aussi agile dans ce large océan que Oggy dans une baignoire. Pendant les quelques heures qui suivent, j’observe la conclusion qui semble s’écrire ; le destin d’une expérience de vie qui, peut-être, n’a pas atteint le niveau de ses espérances originales.

Ooty
Et puis, la réponse. Enfin, la révélation. Ceci n’est pas l’Inde. Ce n’est pas l’Inde, dont il est question. Et pas qu’une fois, d’ailleurs.

Raté (Bangalore)
D’abord, Ceci n’est pas l’Inde, au sens original. Au sens de Magritte : Ceci n’est pas une pipe. L’image ne vaut pas l’objet. Mon récit de l’Inde, ce n’est pas l’Inde. Cela, d’autant plus que ma partialité est maintenant clairement identifiée. Avant même que je leur ordonne de prendre garde à mes mauvaises habitudes, les parents posèrent leurs baskets sur le tarmac de Delhi, solides comme fer. Jamais, il me semble, ils ne coururent trouver refuge, comme moi si souvent, dans ces jugements intolérants et hâtifs, quand ils se retrouvèrent face à une des nombreuses énigmes indiennes que chaque étranger rencontre sur son chemin. Toujours sereins, calmes, à l’aise avec les limites de leur propre compréhension. Chez ces représentants d’une génération que notre époque estimerait déjà deux ou trois fois dépassée, il reste encore un peu de santé mentale ; le désir de tout connaitre, tout comprendre, quitte à connaitre mal et comprendre mal, est scellé, limité, contrôlé. Ceci n’est pas l’Inde, maintenant ils le savent : mon récit de l’Inde, ce n’est pas l’Inde. Leurs récits, pourtant peut-être plus exactes, n’éviteront pas pour autant l’impasse de l’histoire sur l’expérience. Quoi qu’ils fassent, et quel qu’en soit l’auteur, Ceci ne sera jamais l’Inde. Mais au moins, c’est dit.

Hampi
Et puis, Ceci n’est pas l’Inde, dans un autre sens. Ceci, ce que j’expérience tous les jours, et ce qu’on a vu avec les parents, ceci n’est pas l’Inde. Enfin, ceci n’est pas l’Inde… en soi. Le Bouddhisme parle de ça : Anatta, la non-substance, cette réalisation que rien de ce qui fait notre monde est essentiellement ce qu’il est connu pour être. En gros, une chaise n’est pas par essence une chaise : elle est faite d’éléments non-chaise, de bouts de bois, qui ne sont pas, eux non plus, par essence “bois”, mais une agrégation d’éléments non-bois, de particules, qui ne sont pas par essences “particules”, et ainsi de suite… De même, l’Inde n’est pas l’Inde parce qu’elle garde quelque part un petit coeur d’ “essence indienne”, qui rendrait sa nature profonde uniquement indienne, non, l’Inde est, elle-aussi, composée d’un ensemble d’éléments non-Inde. Chaque manifestation culturelle, chaque moment du quotidien, chaque individu de ces lieux ne se réduit pas à sa supposée nature indienne, mais au contraire la transcende, la redéfinit en permanence, change son apparence à tout instant. Les conséquences concrètes de cette réalisation changent grandement les choses. S’il n’y a pas d’Inde en soi, au fond, alors il n’y a plus de problème de l’Inde. Je rencontre des difficultés, certes, mais ces difficultés sont des difficultés de vie, que tout le monde rencontre, et pas seulement des difficultés indiennes à l’épreuve desquelles j’aurais échoué.
En effet, si l’aventure personnelle se redéfinit comme une expérience de vie, indépendante du libellé particulier d’Inde, qui nomme juste arbitrairement l’espace arbitraire où j’ai décidé de mettre les pieds il y a presque trois ans de cela, alors il n’y a plus de complexe à accepter, plus de hontes à ressentir. Bien sûr, je ne connais pas l’Inde, je ne connais pas grand chose, d’ailleurs, mais il y a quand même quelques trucs que j’ai rencontrés sur mon chemin, quelques expériences que j’ai vécues, et retenues, celles-là, à fond. Quelques petits rien, que, mine de rien, je connais, que je comprends. A ma petite échelle. Trois fois rien. Mais pas rien.

Fromage (Delhi)
Cette brève réflexion pour naturellement vous amener à ces trois fois rien, ces expériences, ces quelques moments qui formeront ces souvenirs de nos trois semaines familiales de cet hiver 2011-2012 : les photos de notre voyage au sud de l’Inde, et des quelques jours passés à Delhi. Mais avant ça, je vous invite chaleureusement à lire les deux récits illustrés que j’ai demandé à mes parents de bien vouloir m’envoyer pour le blog. Chacun à sa sauce, à sa façon, avec sa sensibilité, son humour, son écriture. Ils valent, sans aucun doute, certainement plus que le présent récit du voyageur bien trop habitué que je suis.

Et donc pour commencer cette nouvelle année avec les souvenirs de quelques moments heureux de 2011, voici les albums photos de la visite de mes parents en Inde. Heureuse et joyeuse année 2012 à tous.























































































































































































































































































































































































































































































































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