
Diwali, fête des lumières…
On n’arrête pas d’apprendre. Un mois après un article ras-le-boléen, si sombre que plusieurs des lecteurs n’ont pas perçu le semblant de happy ending, la donne change encore une fois. La situation n’est guère différente, même si nous avons bénéficié de quelques semaines plutôt clémentes au département, non sans la présence toujours bienveillante du directeur, Prof. K.T.S. Sarao. Non, c’est bien entendu ma réception, mes émotions, ma compréhension qui ont un peu évolué. Mais avant ça, un point sur l’écriture.

… Diwali, fête des pétards.
Je ne sais plus quoi écrire. Ou plutôt : ce que j’écris ne me satisfait plus. Pour le blog, ce qui explique les délais de plus en plus longs, mais surtout, plus sérieusement, pour le livre. Au début, il semblait que je ne pouvais écrire à cause d’un manque de temps. Certes, l’étude pour mon master ne m’occupe pas à longueur de journée… mais je n’ai jamais manqué d’idée pour combler les trous. D’abord le projet de recherche sur Girard et le Bouddhisme, en août et septembre, avant de l’abandonner en réalisant que, trop occupé, rien n’avançait à progrès constant. Et puis, il y a quelques semaines, Sundar Sarukkai, directeur du département de philosophie de Manipal, qui frappe à la porte de ma boite mail et me lance sur un boulot de traduction Anglais – Français de son premier ouvrage, Translating the World: Science and Language. Un projet de plus pour mon CV, actuellement dans l’attente d’une réponse de plusieurs maisons d’édition, avec en vue des mois d’une activité très intéressante avec un joli pactole au bout du chemin. Mais… toujours plus d’excuses pour ne pas écrire.

Yuichi, mon voisin japonais à la résidence.
Non, le problème de l’écriture est plus profond. Je n’avais pas rencontré trop de difficulté, en juin et juillet dernier, pour rédiger les chapitres sur mon dernier semestre à Angers, et la première quinzaine en Inde. Peut-être que ces passages étaient bien classés et archivés dans ma tête, que les raconter ne représentait aucune difficulté pour moi. Mais déjà, avec le chapitre suivant, où je tentais de peindre sur quelques dizaines de pages un portrait urbain de mon quartier de Ghanta Ghar, où j’ai résidé pendant 2 ans, la difficulté semblait d’une autre échelle. Il faut vivre une telle expérience, dans sa durée, la durée des dizaines d’heures passées dans les rues, à raison de quelques minutes chaque jour, les centaines de discussions vides avec à peu près toutes les têtes du coin, des tensions avec les voisins rarement exprimées, ou les expressions de joie locale, généralement incomprises… pour ensuite, relire un brouillon et trouver sa propre plume bien loin de la réalité. Ajoutez-y ma rigueur souvent handicapante, qui m’amène à me forcer moi-même à relire des centaines de pages d’un journal et d’un blog bien trop précis… Difficile de prendre tout ça à la légère, dans ces conditions.

Rachna, retournée chez les Mauriciens en août dernier, passe pour un bonsoir surprise.
Quand je me concentre sur le chapitre suivant, consacré à ma première année en Inde (vue principalement à travers le prisme de mes études de philo à Hindu College), j’arrive à me remémorer quelques histoires intéressantes et significatives, et à écrire deux ou trois lignes qui me semblent correspondre à mon sentiment. Mais l’écriture n’est plus une de ces activités de plaisir dans mon quotidien. Quelques discussions avec Nandini, un ou deux copains et les parents, pour entendre un conseil à l’unisson : ne pas forcer l’affaire, et se rassurer en réalisant que mon journal et mon blog sont des puits d’informations qui me seront bien utiles, et certainement suffisants, quand je me pencherai à nouveau sur l’écriture, dans un mois… ou dans cinq ans ! Quand j’aurai assez de recul pour comprendre mes expériences et trouver les mots pour les partager.

Il me semble aussi que l’intérêt que représentait l’écriture d’un livre, il y a 6 mois ou un an de cela, a quitté ces lieux aux profits d’autres horizons. Écrire un livre, sans approche bien plus précise que “voilà mon histoire », c’est une option facile quand on a à peu près une plume, quand on a l’impression que sa propre petite vie peut avoir du sens pour d’autres, et surtout, quand le futur, professionnel comme personnel, est relativement flou. Mais là-dessus aussi, la donne a changé. Le trajet professionnel n’est pas encore scellé, mais la recherche interdisciplinaire à couleur girardienne devrait bien m’occuper au moins pour les 5 prochaines années, années d’un début de carrière très probablement académique, avec en parallèle des activités “para-académiques”, comme le projet de traduction actuel ou peut-être de l’enseignement du Français. Et au niveau personnel, comme vous le savez, je n’ai pas non plus de quoi m’ennuyer. J’en sors d’ailleurs plutôt chanceux… A travers tous ces domaines de vie, je trouve d’autres moyens d’exprimer au monde ce que j’expérience. Le message est peut-être différent, plus ciblé, et le public, plus restreint, mais ces activités s’insèrent plus aisément dans un quotidien, dans une vie personnelle ou encore dans une carrière. Plus aisément que l’écriture d’un livre fourre-tout, qui demanderait presque qu’on abandonne tout pour lui.

Oh, je pourrais forcer les choses et la raconter, cette première année à Hindu College. Rien de bien scandaleux, choquant, ou même dépaysant, dans ce milieu étudiant franchement privilégié. Les petites surprises d’un européen fraîchement arrivé en Inde, guère plus. Rien qui n’arrive à la cheville des intempéries quasi quotidiennes du département de Buddhist Studies. C’est peut-être cela qui me bloque, au fond : ne pas savoir comment orienter mon écrit vers ce prochain chapitre… Tout simplement car il est encore trop tôt pour estimer ma position à l’égard de ce département et de toutes les histoires qu’il me réserva. Et me réservera !

Soirée d’introduction des nouveaux résidents de la résidence.
Dans le tome 7 de sa Bande Dessinée sur la vie de Bouddha, Osamu Tezuka conte l’épisode du retour de l’Éveillé à Kapilavastu. Quelques décennies plus tôt, Kapilavastu, capitale des Shakyas et cité de son enfance, était l’ennemi juré de l’état voisin, Kosala. Le prince de Kosala, Vidhudhaba, issu d’un mariage honteux entre son père le roi et une intouchable envoyée par Kapilavastu, prit vengeance en ravageant Kapilavastu ; il massacra la plupart de sa population et en garda plusieurs centaines comme esclaves pour sa nouvelle cité. Bouddha, qui prêchait aux quatre coins de l’Inde du Nord depuis quelques années déjà, fut conseillé par un proche de venir partager ses enseignements à sa cité natale. Il y découvrit toute sa famille enfermée dans les pires cachots ou recevant les plus durs traitements sur les terrains de travail forcé : son père, sa mère, son ancienne femme et son fils Rahul. Chez certains survivants de Kapilavastu, l’injustice n’était plus supportable et une mutinerie se préparait. Bouddha arriva. Étonnamment, Vidhudhaba ne le tua pas. Il le laissa même tenir un discours devant son peuple. Les mutins attendaient un appel à la résistance, ce que prévoyait aussi Vidhudhaba, qui en profiterait alors pour ajouter quelques centaines de peaux à son tableau de chasse. Mais Bouddha les surprit. Coupant court à plusieurs minutes de doute devant son peuple vide d’espoir, il tendit le doigt au ciel et commença son propos : “Mes amis, regardez ce nuage dans le ciel. Regardez-le assez longtemps, et vous verrez que sa forme change, progressivement ».

“Il en est de même pour le destin humain… Comme un nuage, la chance d’un homme est toujours en changement. Aujourd’hui il vit comme un roi, mais demain ce n’est qu’un mendiant... Le peuple de Kapilavastu a un jour connu richesses et loisirs ; le vin qui coulait à flot et les danses n’étaient interrompues que pour s’engager dans des disputes de clans… Peuple de Shakya ! Aujourd’hui vous passez des jours de misère. Vous devez vous souvenir des causes graves qui ont amené à ce sérieux résultat ! Et vous, armée de Kosala ! Aujourd’hui vous persécutez ce peuple comme bon vous semble… Songez aux terribles résultats que cela vous apportera !” Il revient aux Shakyans : “Dans ces temps durs, ne désespérez pas, n’abandonnez pas ». Un des résistants réagit. “Bouddha ! Ce que vous dites ne nous apporte pas une paix d’esprit ! Nous devons d’abord nous libérer des chaines de l’esclavage !“. Bouddha répond : “Et comment allez-vous faire cela ?” – “Avec une révolte. Nous nous battrons pour notre liberté !” – “Si vous vous battez, beaucoup d’autres vont mourir. En quoi cela est-il différent de la cruauté des Kosalan ?” La jeune voix s’emporte : “Qu’en est-il de Vidudabha ? Comment accepter qu’il est encore assis là-bas, imperturbable, ne quittant pas son sourire arrogant ?” – “Laissez moi vous dire : là-bas est assis un homme qui souffre plus terriblement que n’importe lequel d’entre vous, tourmenté d’avoir tué des centaines, dont sa propre mère ! Il le regrettera toujours. Cela, plus que la moindre torture, blessure ou maladie, est insupportable !” Silence. Vidhudhaba est abasourdi ; il clôt le discours et se retire dans sa suite. Sans tarder, il appelle le Bouddha, refuse ses conseils tout d’abord puis finit par se confesser et l’écouter pendant douze jours de suite. Bouddha et le prince sortirent enfin : Vidhudhaba avait décidé de libérer le peuple Shakya.

Il faut rappeler à mes proches et amis de famille que, même si je suis à l’autre bout du monde pour étudier le Bouddhisme, cette provocation ne signifie pas que j’en suis pour autant un expert de la religion du Bouddha. Au contraire, je suis ici pour simplement la découvrir, recevoir une introduction. Explorer quelques unes des histoires et enseignements du Bouddha fait partie de cette introduction. Cette incroyable BD de Tezuka, en 8 tomes, m’a vraiment inspiré. L’épisode de Bouddha et Vidhudhaba est simplement convaincant, évident de clarté et de justice : même les pires personnes, auteurs des plus immoraux actes, souffrent. Comme tout le monde. Et peut-être plus encore. Leur répondre par leur impasse, c’est à dire la violence, même si on la limite à l’oral, voire même à une tension mentale, c’est ne pas comprendre le phénomène, c’est rester dans l’ignorance. La compassion tend sa main et, bien souvent, est suffisante pour calmer même les plus endurcis.

Est-ce cela, ma leçon du jour ? Oui. Un peu de compassion, et tout passe beaucoup mieux. Si Bouddha arrive à ne pas répondre par les armes au tyran qui a réduit en cendres son peuple, alors je peux bien le faire à la petite échelle de mon département. Après tout, les “mauvais caractères” sont vraiment rarissimes. Entre les moines vietnamiens et les indiens paumés, non-anglophones les uns comme les autres, et sans le moindre intérêt pour le Bouddhisme pour les seconds, on n’a pas vraiment affaire à des individus immoraux. Ils sont, au pire, désespérés, assez paumés dans la vie, ou sans talent particulier. Tous n’espèrent qu’ajouter à un CV bien vide la ligne prestigieuse de “Master of Arts », quelque soit l’intitulé qui suive ou les conditions dans lesquelles ils l’ont obtenu.

Et puis, même la petite portion de durs à cuire ne mérite pas colères ou tensions. Ces quelques indiens, politiciens étudiants probablement par dépit de mieux, après avoir laissé tomber mon cas, s’attaquent maintenant à charge quotidienne au directeur du département, seul administrateur vraiment compétent et efficace de l’institution, en espérant “le mettre à ses genoux ». K.T.S. Sarao gaspille son semestre en passant tout son temps à répondre à la dizaine de demandes de RTI (Right to Information, Droit à l’Information) quotidiennes, mais il n’est pas prêt de trébucher.

Ces quelques camarades arrêtent leur histoire un petit quart-d’heure, le temps d’aller voir leurs notes des examens internes, et découvrir qu’ils ont d’ores et déjà trop peu pour être admis au semestre suivant. Pas de victimisation, non, simplement la juste récompense à une absence en classe, des devoirs-maisons non rendus et des examens blancs médiocres. Et là, Sarao les entend se pointer dans son bureau et mendier, espérant voir leur 9/30 devenir un 25/30 à l’aide de trois mots doux. Et un déni total, et ridicule, de leurs petites affaires de ces derniers mois. “Pas la peine de les sanctionner davantage, il se blessent eux-mêmes ! », me rappelle Sarao. “Leur passe-temps politique, c’est bien beau mais ça ne durera pas pour toujours. Déjà, ils sont en train de passer à côté d’un diplôme donné par simple bêtise ». Et puis, l’auto-flagellation va plus loin : “Admettons qu’ils repassent les exams dans un an et finissent par décrocher leur Master. Qu’est-ce qu’ils en feront ? Le monde des Études Bouddhiques en Inde n’est pas si grand que ça, et je suis consulté pour à peu près la moindre des décisions le concernant. Qui voudra les prendre pour un M. Phil ou un doctorat ? Pas grand monde. Pas moi, en tout cas ».

K.T.S. Sarao n’est pas un vrai Bouddhiste. Enfin si : ça dépend du jour. Il ne raconte pas toujours la même histoire. Né Sikh, il part de son village du Penjab à 8 ans, alors que son père veut le marier, malgré son jeune âge. Autodidacte, il va d’école primaire à université, s’oriente vers les sciences et, après un passage à tabac, finit par hasard en histoire, d’où il sortira avec un doctorat à l’Université de Delhi, doublé d’un autre à Cambridge. 30 ans plus tard, il est un des historiens du Bouddhisme les plus réputés au monde. Mais toujours pas un vrai Bouddhiste. Enfin, pour sûr, pas un moine : “Oh, quand ils commencent leurs chants, moi ça m’emmerde… ». Mais depuis que j’assiste aux balafres du département, Sarao reste là, secourt les victimes d’injustices ou de victimisation de la part des autres profs, et ne succombe pas aux coups bas qui colorent son quotidien. Alors voilà, si Bouddha le fait, si Sarao le fait, je peux aussi le faire.

Don’t worry, be happy. Le crédo de Bobby McFerrin comme mélodie, espérons-le, de mes derniers mois à Delhi. De la compassion, on en reçoit et on en redonne. Quand on entend parler des insultes dans le dos, quand les âmes un peu paumées alternent une confrontation musclée avec une demande de service dès le lendemain, quand il faut répéter les propos d’une prof qui perd 3 séances à clarifier un détail administratif et que le pauvre birman n’a toujours pas compris, ou quand un copain moine de la résidence vient me voir pour que je corrige son devoir-maison de trois pages, et que ça me prend 45 minutes, juste pour l’anglais… il y a de la compassion à donner. C’est pas grave, le haut niveau arrivera un jour. Plus tard, peut-être. Et autour du terrain de badminton, ce même moine qui sourit et rit sans perte, sans se fatiguer, sans se lasser, et me sort trois mots qui me réveillent de mes plaintes. Et me font réaliser que l’essentiel est bien autre. La compassion, on en donne, on en reçoit.

L’album photo : “Flashing Lights »